#ColloqueILIADE : A propos du Camp des saints, par Christopher Gérard

#ColloqueILIADE : A propos du Camp des saints, par Christopher Gérard

#ColloqueILIADE : A propos du Camp des saints, par Christopher Gérard

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Intervention de l’écrivain Christopher Gérard, lors du colloque « Face à l’assaut migratoire, le réveil de la conscience européenne ».

Lors de notre entre­tien chez lui, évo­quant son roman, Jean Ras­pail me fait cet éton­nant aveu : « à la fin du roman, je n’avais pas la même gueule qu’en l’ayant com­men­cé ». Il pré­cise que, l’introspection n’étant pas son fort, il ne pense pas ses romans et ne cache pas sa sur­prise quand un lec­teur lui fait un cours sur telle ou telle page. Il refuse de « par­ler faux » et pré­fère dire qu’il ne pense pas. Point à la ligne.

Pour ce livre qui nous occupe, le sou­ve­nir de la débâcle de 40, vue d’une bicy­clette, et celui de mai 68 (« un tor­rent d’inepties ») ont joué leur rôle, car le vrai thème, que n’ont peut-être pas per­çu ceux qui le taxent de monstre, c’est bien sûr la déca­dence. Cette dégrin­go­lade sans fin, que Ras­pail date de 14–18 au moins : « l’esprit se pour­rit et le cœur se dévoie ». Ce mot — déca­dence — pro­non­cé, qu’ajouter ? Nous vidons notre verre en tenant divers pro­pos, disons étran­gers à l’étouffant mains­tream. Même la mort (et non le mar­tyre) des moines de Tibé­rine, qui l’a ému aux larmes, sus­cite des réflexions lucides sur notre affais­se­ment. La source ? J’ai bien mon idée, qu’il n’est nul besoin de lui souf­fler. Il me suf­fit de citer le car­di­nal Danié­lou : « L’Evangile, hors de l’Église, est un poi­son » et de lui rap­pe­ler, non sans un soup­çon de malice, qu’un des per­son­nages du roman se défi­nit de la sorte : « Je ne suis pas chré­tien, je suis catho­lique. Je tiens à cette nuance essen­tielle ». L’auteur aus­si, réso­lu­ment. (…)

Reve­nons au Camp des saints, écrit d’une traite à la suite d’une sorte de vision qu’a eue l’écrivain en se deman­dant « et s’ils arri­vaient ? » Qui pou­vait alors pré­voir Lam­pe­du­sa ? Mais en fait, comme Ras­pail me l’a confir­mé, le thème du roman est moins l’irruption d’un mil­lion de misé­reux venus du Gange que la liqué­fac­tion de l’homme blanc devant l’épreuve de force. Son abject renon­ce­ment à être et durer, en vingt-quatre heures décrites minute par minute avec un talent de tra­gé­dien. La félo­nie de cer­tains, « les touilleurs en chef des soupes empoi­son­nées », pleu­reuses pro­fes­sion­nelles, maso­chistes hal­lu­ci­nés et autres émas­cu­lés de l’instinct (« je ferai un enfant à la pre­mière qui s’offrira, un enfant sombre, après quoi je ne me recon­naî­trai plus dans per­sonne » affirme l’un des félons mis en scène, et qui finit comme il le mérite).

Voir dans Le Camp des saints un livre « raciste » relève d’une monu­men­tale mau­vaise foi, car il s’agit de la plus sévère condam­na­tion du maso­chisme occi­den­tal. En ce sens, le conte phi­lo­so­phique qu’est Le Camp des saints me paraît le pen­dant actuel du Neveu de Rameau. Tout comme ce der­nier, il annonce un chan­ge­ment de civi­li­sa­tion — ce que d’aucuns ne lui par­don­ne­ront jamais. Quoique le conteur Ras­pail ne puisse être com­pa­ré au sty­liste Dide­rot, son livre comp­te­ra par­mi les textes emblé­ma­tiques de notre moder­ni­té finis­sante. Du reste, qui a vrai­ment lu les autres livres de Ras­pail, récits et romans confon­dus, sait qu’il défend depuis tou­jours la cha­toyante diver­si­té du monde contre toutes les mises au pas : Peaux-Rouges ou Pata­gons, tous les peuples mino­ri­taires, toutes les castes, ont droit à une ten­dresse qui, si elle ne se pro­clame pas avec fra­cas, n’en est pas moins sin­cère. Ras­pail se révèle bien le des­cen­dant direct de Sega­len, cet offi­cier de marine que le lent géno­cide des Mao­ris ren­dit fou de dou­leur. Lu avec pro­bi­té, son roman, loin de sus­ci­ter la haine raciale, nous tend un miroir. Et le spec­tacle de l’Européen bour­re­lé de remords, hon­teux de son his­toire, n’a rien de ragoû­tant. La haine de soi, oui, gri­mée en Amour de l’Autre. En ce sens, et pour reve­nir à la sen­tence du Car­di­nal Danié­lou, Le Camp des saints illustre avec une pré­ci­sion cli­nique les ravages cau­sés par des idées chré­tiennes deve­nues folles.

Dans sa cou­ra­geuse pré­face inti­tu­lée Big Other, l’écrivain met les points sur les i tout en fai­sant la nique à ces lois liber­ti­cides, dites « mémo­rielles », qui inter­di­raient aujourd’hui une pre­mière publi­ca­tion du roman. Au reste, et Ras­pail est le pre­mier à l’admettre, les pro­grès de l’autocensure sont tels que lui-même ne le réécri­rait plus dans les mêmes termes…

La néga­tion dog­ma­tique des réa­li­tés eth­niques et cultu­relles, l’obsédant man­tra en faveur d’un métis­sage rédemp­teur (le métis ayant pour cer­tains pris la place du pro­lé­taire), l’anesthésie pro­gram­mée de notre sys­tème immu­ni­taire par, notam­ment, la démo­li­tion pierre par pierre de l’école comme des autres ser­vices publics, cade­nassent notre parole, et même notre ima­gi­naire. Avec ce conte phi­lo­so­phique, Jean Ras­pail lance avec panache un ter­ri­fiant défi : dési­rons-nous vrai­ment demeu­rer, et je cite­rai le grand « raciste » qu’était Charles de Gaulle, « un peuple euro­péen de race blanche, de culture grecque et latine et de reli­gion chré­tienne » ?

Chris­to­pher Gérard

Extrait de Quo­li­bets. Jour­nal de lec­ture, L’Age d’Homme.