#ColloqueILIADE 2018 : Le front de la mémoire et de l’histoire

#ColloqueILIADE 2018 : Le front de la mémoire et de l’histoire

#ColloqueILIADE 2018 : Le front de la mémoire et de l’histoire

Première allocution de Philippe Conrad, historien, président de l’Institut ILIADE, lors du colloque « Fiers d’être Européens » le 7 avril 2018.

Depuis deux ans main­te­nant, les tenants de la décons­truc­tion géné­ra­li­sée ont ouvert un nou­veau front, avec le sou­tien, ce qui n’est guère une sur­prise, du quo­ti­dien du soir dit « de réfé­rence ». Le Monde a ain­si don­né la parole à Patrick Bou­che­ron, his­to­rien médié­viste, pro­fes­seur au Col­lège d e France qui, deve­nu le héraut de la remise en cause du « roman natio­nal », a diri­gé la réa­li­sa­tion d’une His­toire mon­diale de la France cen­sée rompre avec les pré­ju­gés ou les idées reçues géné­ra­le­ment admises. L’intéressé déclare que »la recherche de l’identité est contraire à l’idée même d’histoire » s’étonne « que l’on attende de l’histoire qu’elle réas­sure notre iden­ti­té »,   il ne croit pas « aux formes anciennes du magis­tère de l’histoire », dénonce « la pas­sion des conti­nui­tés »,  et rejette « l’injonction faite aux his­to­riens de nous ras­su­rer sur l’ancienneté, la consis­tance et la clô­ture de notre iden­ti­té. » Face à cette ques­tion iden­ti­taire per­çue comme un « poi­son contem­po­rain », « il convient de refu­ser tout net toute com­pro­mis­sion avec le pro­jet idéo­lo­gique qui pré­tend empri­son­ner la socié­té dans la nos­tal­gie d’un pas­sé mythi­fié. ». Il convien­drait donc de se mobi­li­ser contre « les apôtres de l’identité natio­nale », contre « le piège iden­ti­taire »…

De tels pro­pos s’inscrivent dans l’offensive idéo­lo­gique d’envergure de remise en cause de la trans­mis­sion de l’histoire tra­di­tion­nelle, notam­ment dans sa dimen­sion « natio­nale ». Une remise en cause jugée iné­luc­table et sou­hai­table par ses thu­ri­fé­raires, dans la mesure où la mon­dia­li­sa­tion en cours doit per­mettre de dépas­ser les fron­tières, de fabri­quer un « citoyen glo­bal », un indi­vi­du hors-sol cou­pé de ses racines et de tous les élé­ments sus­cep­tibles de garan­tir son ins­crip­tion dans la longue durée his­to­rique. Dans la guerre séman­tique à laquelle nous sommes confron­tés, le voca­bu­laire uti­li­sé est révé­la­teur. Il est ques­tion de formes « anciennes » du magis­tère de l’histoire, de la « pas­sion » des conti­nui­tés, de « l’injonction » faite aux his­to­riens de « ras­su­rer », de « poi­son » contem­po­rain. Il convient d’écarter toute « com­pro­mis­sion » avec le pro­jet « idéo­lo­gique » qui « empri­sonne » la socié­té dans la « nos­tal­gie » d’un pas­sé « mythi­fié »…

Il est aisé de ren­ver­ser la charge et de poin­ter jus­te­ment le « pro­jet idéo­lo­gique » por­té par les tenants d’un mon­dia­lisme droit de l’hommiste issu du mes­sia­nisme démo­cra­tique à la mode wil­so­nienne et de ses divers ava­tars, une vision iden­tique dans sa nature pro­fonde aux défunts « len­de­mains qui chantent » contem­po­rains du com­mu­nisme en sa phase triom­phante. Il s’agit en effet dans ce cas « d’emprisonner la socié­té dans l’espérance obli­ga­toire d’un  ave­nir « mythi­fié », celui de l’Humanité indif­fé­ren­ciée et nomade rêvée par Jacques Atta­li, celui d’un monde où la France se ver­rait réduite à la fonc­tion d’hôtel de pas­sage dans le Grand Tout pla­né­taire issu d’une mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique pré­sen­tée comme fata­le­ment heu­reuse…

Ce que l’on constate à l’inverse, c’est la per­ma­nence des iden­ti­tés « natio­nales » for­gées au fil des siècles, dans des condi­tions très dif­fé­rentes d’un pays à l’autre. Même si les nations contem­po­raines se sont for­mées plus ou moins tar­di­ve­ment, au tra­vers du modèle poli­tique que nous connais­sons, elles ont consti­tué et consti­tuent tou­jours le cadre le plus adé­quat à l’organisation des socié­tés humaines. C’est avant tout à tra­vers l’histoire de leur pays que les hommes appré­hendent le pas­sé et se trouvent en mesure de lui don­ner un sens. C’est dans ce cadre sin­gu­lier qu’ils peuvent se doter d’un des­tin col­lec­tif dépas­sant les indi­vi­dus ato­mi­sés rêvés par les pro­phètes du mon­dia­lisme libé­ral (épi­thète bien dis­cu­table dans la mesure où cette vision obli­ga­toi­re­ment pla­né­taire de l’avenir n’a plus grand chose à voir avec les liber­tés authen­tiques). On doit donc mesu­rer aujourd’hui plus que jamais l’importance de l’enjeu que repré­sente la trans­mis­sion d’une mémoire fon­dée sur la per­cep­tion d’un patri­moine com­mun, celui que Marc Bloch résu­mait quand il évo­quait à pro­pos de la France  « le sacre de Reims et la Fête de la Fédé­ra­tion ».

On ne peut que remar­quer, dans l’offensive idéo­lo­gique en cours, la place accor­dée à la décons­truc­tion du « roman » natio­nal. Ce terme de « roman », pré­fé­ré à celui de « récit » à l’évidence plus per­ti­nent, doit contri­buer à la dis­qua­li­fi­ca­tion d’une his­toire élé­men­taire qui, fon­dée certes sur une ima­ge­rie et un téléo­lo­gie dis­cu­tables nous conduit de Ver­cin­gé­to­rix à De Gaulle, n’en est pas moins bien venue pour four­nir les repères indis­pen­sables à la construc­tion d’une mémoire com­mune elle-même néces­saire à l’affirmation d’une iden­ti­té par­ti­cu­lière, fon­dée sur les per­ma­nences eth­niques, la langue, la per­cep­tion d’un pas­sé par­ta­gé, l’inscription dans la durée d’un ensemble de croyances, de cou­tumes, d’images et de repré­sen­ta­tions qui consti­tuent le socle d’un « vivre ensemble » authen­tique, loin des cari­ca­tures véhi­cu­lées aujourd’hui par le cler­gé média­tique bien pen­sant.

L’entreprise de décons­truc­tion du « roman natio­nal » n’est pas nou­velle. Il y a déjà près d’un demi-siècle, Paul Veyne met­tait en cause les grilles de lec­ture et les élé­ments de lan­gage qui fon­daient jusque là les approches his­to­riennes, avant d’être relayé un peu plus tard pat Suzanne Citron et par les apôtres des diverses « repen­tances » deve­nues la clé des repré­sen­ta­tions d’un pas­sé voué à l’exécration. L’histoire quan­ti­ta­tive — qui pri­vi­lé­giait la longue durée, l’économique et le social rela­ti­vi­sait lar­ge­ment l’histoire évé­ne­men­tielle réduite à « l’histoire-batailles » — a éga­le­ment joué son rôle même si le der­nier ouvrage de Fer­nand Brau­del por­tait fina­le­ment sur ‘’l’identité de la France »… Il était deve­nu en tout cas obli­ga­toire de don­ner la pri­mau­té à la socié­té par rap­port à la nation ou à l’Etat, d’oublier le peuple majo­ri­taire au pro­fit des « mino­ri­tés » fata­le­ment oppri­mées.

La décons­truc­tion en ques­tion s’inscrit dans une pers­pec­tive « gram­scienne » de mise en oeuvre d’une révo­lu­tion cultu­relle d’envergure, indis­pen­sable à l’avènement de « l’homme nou­veau », qui n’est plus celui du socia­lisme auquel aspi­rait le pen­seur et mili­tant ita­lien mais celui de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse » ima­gi­née par les oli­gar­chies trans­na­tio­nales aujourd’hui domi­nantes. George Orwell l’avait déjà annon­cé dans son 1984 : « Qui a le contrôle du pré­sent a le contrôle du pas­sé. Qui a le contrôle du pas­sé a le contrôle de l’avenir… »

Long­temps « école des princes » selon Miche­let, l’histoire et deve­nue, au XIXème siècle, à la faveur de l’émancipation pro­gres­sive des masses popu­laires, le bien com­mun de toute la nation. C’est la défaite de 1870, dans le moment qui voit Ernest Renan nous don­ner sa Réforme intel­lec­tuelle et morale que les répu­bli­cains vic­to­rieux intro­duisent dans l’enseignement pri­maire l’histoire et la géo­gra­phie.  La fin visée par l’histoire ain­si ensei­gnée était l’unité natio­nale, l’affirmation de son ancien­ne­té ins­crite elle même dans la conti­nui­té reliant la France monar­chique à la nou­velle France répu­bli­caine … L’histoire devait alors contri­buer à la for­ma­tion d’une conscience civique et natio­nale en un temps où selon Pierre Nora, « l’instituteur et l’officier étaient les deux piliers jumeaux de la Patrie… »

Le ter­rible choc de la pre­mière guerre mon­diale va ébran­ler le consen­sus très large entou­rant jusque là l’enseignement de l’histoire. Quand naissent en 1929 les Annales, leur sous-titre, Eco­no­mies, socié­tés, civi­li­sa­tions, a valeur de pro­gramme. On pri­vi­lé­gie désor­mais l’histoire éco­no­mique et sociale, celle des men­ta­li­tés, celle du temps long. On pro­meut l’histoire quan­ti­ta­tive et les struc­tures sont pri­vi­lé­giées au détri­ment des évé­ne­ments. L’histoire poli­tique n’apparaît plus que comme une super­struc­ture aléa­toire et secon­daire qui ne peut rendre compte du jeu des forces pro­fondes qui com­mande l’évolution des socié­tés humaines. Le grand public va décou­vrir cette nou­velle lec­ture du pas­sé avec le suc­cès média­tique et édi­to­rial rem­por­té au cours des années 1970 par la « nou­velle His­toire », après que la Gram­maire des civi­li­sa­tions  de Fer­nand Brau­del a four­ni la matière d’un manuel de classes ter­mi­nales au cours de la décen­nie pré­cé­dente. La réforme Haby qui affecte l’enseignement secon­daire en 1975 vise, dans le domaine de l’histoire, à trans­mettre, à tra­vers le col­lège et le lycée ces nou­velles lec­tures. Le cadre natio­nal est lar­ge­ment éva­cué, de même que le sou­ci d’une chro­no­lo­gie rigou­reuse, au pro­fit d’approches « trans­ver­sales » et « thé­ma­tiques ». Dans le même temps, les méthodes dites « actives » se sub­sti­tuent au cours « magis­tral » jugé ana­chro­nique, l’élève devant désor­mais « construire lui-même son savoir » à par­tir de l’étude de docu­ments. Réduite à la por­tion congrue et lais­sée au caprice des ins­ti­tu­teurs dans le pri­maire où elle se limite à des « acti­vi­tés » plus ou moins ludiques fai­sant table rase de toute conti­nui­té, deve­nue « dis­ci­pline d’éveil » au col­lège, l’histoire vise à dis­traire plu­tôt qu’à trans­mettre un savoir solide et cohé­rent. Les années post-soixante- hui­tardes et leur péda­go­gisme enva­his­sant, le le soup­çon pesant sut toute auto­ri­té éta­tique, enfin l’européisme béat qui s’impose aggravent encore la situa­tion.

Une pre­mière réac­tion inter­vient en octobre 1979, avec l’appel lan­cé par Alain Decaux dans le Figa­ro-Maga­zine. Très lar­ge­ment relayé, il ren­contre un immense écho et fait lar­ge­ment consen­sus. Le futur aca­dé­mi­cien dénon­çait l’effondrement des savoirs alors consta­té et l’ensemble de la classe poli­tique, bien consciente de l’adhésion que ren­con­trait son pro­pos, se recon­nut dans sa démarche. On vit ain­si Jean-Pierre Che­vè­ne­ment, deve­nu en 1984 ministre de l’Education natio­nale, réin­tro­duire vigou­reu­se­ment à l’école pri­maire l’enseignement de l’histoire.

Trente ans plus tard, l’incohérence et la fai­blesse des pro­grammes offi­ciels, le vide abys­sal des manuels et la concur­rence que font les « mémoires » à l’histoire sont à l’origine d’un pay­sage lar­ge­ment dévas­té. On pri­vi­lé­gie les « mémoires » des mino­ri­tés jugées oppri­mées ou vic­times. La seconde guerre mon­diale est réduite pour beau­coup aux per­sé­cu­tions et aux mas­sacres de masse dont les Juifs ont été les vic­times du fait de l’hitlérisme. D’autres mémoires, celle des anciens peuples colo­ni­sés, celle des Afri­cains dont les ancêtres ont subi jadis l’esclavage sont ain­si entrées en concur­rence vic­ti­maire. A l’inverse, la mémoire de la Révo­lu­tion fran­çaise, en bien comme en mal, ou le sou­ve­nir de la Com­mune de 1871 semblent avoir dis­pa­ru des écrans…

L’utopie de la créa­tion en cours d’un « citoyen du monde » a rem­pla­cé celle de l’avènement rédemp­teur du pro­lé­ta­riat et comme cette uto­pie implique « l’intégration » réus­sie des mino­ri­tés, il convient de faire une place pri­vi­lé­giée à leurs mémoires. Il faut éga­le­ment don­ner à l’histoire ensei­gnée la dimen­sion pla­né­taire néces­saire, d’où l’importance inédite accor­dée à la Chine des Han, à l’Inde des Gup­ta et aux empires afri­cains du Mali ou du Mono­mo­ta­pa, au détri­ment des séquences  « clas­siques » de l’histoire de la France ou de l’Europe.

Alors que tendent à s’imposer les repen­tances post-colo­niales et post-escla­va­gistes (cette der­nière oubliant que ce sont les Euro­péens qui ont mis fin à la traite.), le déni de la nation et de la plu­ra­li­té des civi­li­sa­tions s’impose. Rien de nou­veau sous le soleil car l’histoire ensei­gnée est tou­jours le reflet de l’état du monde du moment et des rap­ports de force qui le com­mandent. L’histoire natio­nale répu­bli­caine des hommes de la IIIème Répu­blique n’était pas d’une par­faite impar­tia­li­té… La pré­sen­ta­tion de l’URSS dans les manuels de géo­gra­phie des années 1960 a aujourd’hui de quoi faire sou­rire et il en ira sans doute de même bien­tôt à pro­pos d’autres ques­tions. Le manuel Malet Isaac, tout excellent qu’il fût, trans­met­tait une lec­ture « répu­bli­caine » de l’histoire qui était loin d’être neutre. Le mon­dia­lisme qui consti­tue aujourd’hui la toile de fond idéo­lo­gique de notre ensei­gne­ment cor­res­pond à un pro­jet por­té par l’Occident amé­ri­ca­no-libé­ral, face au monde mul­ti­po­laire en cours de for­ma­tion et il n’est guère sur­pre­nant que Samuel Hun­ting­ton et son Choc des civi­li­sa­tions aient subi les foudres de la police de la pen­sée.

L’histoire n’en demeure pas moins une irrem­pla­çable école de dis­cer­ne­ment. Au len­de­main de la pre­mière guerre mon­diale, Jacques Bain­ville annon­çait, dans ses Consé­quences poli­tiques de la paix, les drames à venir et, dès 1972, Pierre Chau­nu pro­phé­ti­sait, dans sa Peste blanche, la crise démo­gra­phique. Contre le déter­mi­nisme cher à l’école des Annales, l’histoire demeure le domaine de l’imprévu et de  l’inattendu, de l’attentat de Sara­je­vo à la chute de l’URSS. Elle pré­serve aus­si de l’utopie en ce qu’elle retient tous les faits que, dans son Dis­cours sur l’origine de l’inégalité, Jean-Jacques Rous­seau écar­tait d’emblée. La connais­sance du pas­sé entre­tient aus­si la ver­tu d’admiration propre à la recon­nais­sance de modèles et l’œuvre de Plu­tarque fut, de ce point de vue l’école des élites euro­péennes des XVIIème et XVIIIème siècles. L’histoire est aus­si la cri­tique du pré­sent et per­met d’échapper à l’aveuglement que s’efforcent d’établir les diverses pro­pa­gandes par­ti­sanes. Elle a for­gé, au rythme des épreuves endu­rées et du sou­ve­nir des grandes choses accom­plies ensemble, le carac­tère par­ti­cu­lier de chaque nation , fon­dé ain­si la phi­lia qui lie entre eux les membres de la Cité. La connais­sance de l’histoire pré­pare enfin aux épreuves et four­nit aux peuples les capa­ci­tés de rési­lience néces­saires. Elle indique la voie des redres­se­ments, ceux que connut la France au XVème siècle avec l’épopée johan­nique et ses suites, avec Hen­ri IV qui réta­blit la concorde civile après trente ans de guerres reli­gieuses, en 1944 et en 1958 après l’effondrement acca­blant de 1940 et la décom­po­si­tion de la IVème Répu­blique. Au delà de l’homo consu­mans et de l’homo fes­ti­vus si bien décrit par le regret­té Phi­lippe Mur­ray, l’histoire nous apprend enfin ce que nous sommes, les héri­tiers d’un pas­sé fait d’épreuves et de gran­deurs et les por­teurs, dans le temps, d’un ave­nir que nous devons sou­hai­ter à la hau­teur de ce qui nous a pré­cé­dés.

Il faut pour cela déjouer les mani­pu­la­tions qui ont cours aujourd’hui. « L’Historiquement cor­rect » ana­ly­sé par Jean Sevil­lia a cor­res­pon­du aux strates idéo­lo­giques suc­ces­si­ve­ment domi­nantes. Celles-ci peuvent don­ner aux évé­ne­ments des inter­pré­ta­tions nova­trices mais, en se pré­ten­dant exclu­sives, elles révèlent rapi­de­ment leurs limites. La mani­pu­la­tion s’appuie aus­si sur l’anachronisme qui consiste à juger d’un épi­sode du pas­sé en fonc­tion d’une grille d’interprétation qui nous est étroi­te­ment contem­po­raine. L‘histoire de l’expansion colo­niale ou de l’esclavage, quand elle se veulent por­teuses de juge­ments moraux, tombent dans cette ornière. Le mani­chéisme élé­men­taire qui pré­vaut dans la sphère jour­na­lis­tique quand il s’agit de trai­ter des années qua­rante – « les plus sombres de notre his­toire » selon l’incantation conve­nue — consti­tue un autre moyen d’utiliser le pas­sé à des fins qui n’ont rien de scien­ti­fique. L’amnésie sélec­tive ou la contes­ta­tion de cer­tains évé­ne­ments jugés aujourd’hui gênants – de la bataille de Poi­tiers gagnée par Charles Mar­tel au bap­tême de Clo­vis fon­dant les « racines chré­tiennes » de la France — font éga­le­ment par­tie de l’arsenal des fal­si­fi­ca­teurs. A l’inverse c’est une hyper­mné­sie qui cherche à s’imposer à pro­pos des crimes des régimes tota­li­taires du XXème siècle ou d’épisodes tels que celui des muti­ne­ries de 1917 ou de la tor­ture durant la guerre d’ Algé­rie. La police de la pen­sée veille et ver­rouille. Oli­vier Pétré-Gre­nouilleau en a fait l’amère expé­rience quand la horde des indi­gnés conduits par Chris­tine Tau­bi­ra a pré­ten­du lan­cer contre lui l’accusation d’apologie de crimes contre l’humanité parce qu’il avait sim­ple­ment rap­pe­lé que la traite musul­mane et l’esclavage interne au monde afri­cain avaient été plus impor­tants en durée et en nombre de vic­times que la traite atlan­tique orga­ni­sée pen­dant trois siècles par les Euro­péens qui y mirent eux-mêmes un terme. Syl­vain Gou­guen­heim fut lui même ostra­ci­sé pour avoir mon­tré, dans son Aris­tote au Mont Saint Michel, que l’Europe médié­vale n’avait pas atten­du les tra­duc­tions des auteurs arabes pour redé­cou­vrir le Sta­gi­rite…

Le ter­rain est, on le voit, bien miné mais la résis­tance est en marche. L’enseignement de l’histoire est aujourd’hui, sauf en de trop rares excep­tions, un champ de ruines mais la demande sociale a rare­ment été aus­si forte. L’extraordinaire sur­saut mémo­riel obser­vé à pro­pos du cen­te­naire de la pre­mière guerre mon­diale est là pour le prou­ver. En d’autres domaines, l’histoire mili­taire, celle du Moyen Age, l’archéologie, la généa­lo­gie,   l’histoire napo­léo­nienne, l’intérêt pour les recons­ti­tu­tions et le quo­ti­dien de nos ancêtres, celui, gran­dis­sant, por­té au patri­moine sous toutes ses formes, le suc­cès d’émissions télé­vi­sées avan­cées aux heures de grande écoute, le main­tien d’une pro­duc­tion his­to­rique satis­fai­sante sur le plan édi­to­rial, dans un sec­teur par ailleurs sinis­tré, sont autant de signes encou­ra­geants. Le suc­cès des com­mé­mo­ra­tions, en 1987 de l’avènement capé­tien, en 1989 de la Révo­lu­tion (dans ce cas, pas for­cé­ment dans le sens espé­ré par ses pro­mo­teurs). en 1993 pour le bicen­te­naire de l’insurrection ven­déenne confirment cette ten­dance lourde et doit nous encou­ra­ger à écar­ter tout catas­tro­phisme exces­sif. Une part impor­tante de la socié­té civile a en effet pris conscience, au niveau des familles, des désastres en cours depuis plu­sieurs décen­nies et la réac­tion est là. Elle pro­fite aus­si du retour iden­ti­taire très fort qui s’oppose par­tout aux effets catas­tro­phiques du pro­jet mon­dia­liste, notam­ment sur le plan cultu­rel. Contre le « vil­lage glo­bal » uni­fié par la tech­nique et par le sabir angloïde, contre la pseu­do-Europe de Bruxelles qui s’accommode très bien d’être pri­vée d’histoire, notam­ment de ses racines chré­tiennes (il ne faut pas décou­ra­ger les masses de futurs immi­grants en attente de l’autre côté de la Médi­ter­ra­née), le com­bat enga­gé est une lutte de longue haleine qui doit mobi­li­ser les esprits et les éner­gies, dans les salles de classe où offi­cient encore d’authentiques pro­fes­seurs, dans les familles demeu­rées atta­chées à la trans­mis­sion du savoir et de la culture, dans les asso­cia­tions… Des exemples récents nous montrent que ce com­bat est por­teur d’avenir. Libé­rée de soixante-dix ans d’un régime com­mu­niste cen­sé « faire table rase du pas­sé », la Rus­sie a retrou­vé tous ses fon­da­men­taux his­to­riques et cultu­rels, une condi­tion néces­saire à la recons­ti­tu­tion de sa puis­sance. Plus près de nous, le peuple suisse sanc­tionne régu­liè­re­ment dans les urnes le « poli­ti­que­ment cor­rect » que tente de lui impo­ser l’oligarchie trans­na­tio­nale et il en va de même du peuple hon­grois, bien déci­dé à igno­rer les dik­tats de Bruxelles ou de Ber­lin et les leçons de morale qui lui sont pro­di­guées.

Il ne tient qu’aux Fran­çais de se retrou­ver, au delà de cli­vages deve­nus obso­lètes, dans la recon­quête de leur iden­ti­té deve­nue incer­taine.

Phi­lippe Conrad

Cré­dit pho­to : © Ins­ti­tut ILIADE