#ColloqueILIADE 2018 : L’art de la guerre culturelle. Asymétrie et guérilla

#ColloqueILIADE 2018 : L’art de la guerre culturelle. Asymétrie et guérilla

#ColloqueILIADE 2018 : L’art de la guerre culturelle. Asymétrie et guérilla

Intervention de François Bousquet, écrivain, rédacteur en chef de la revue Eléments, lors du colloque « Fiers d’être Européens » le 7 avril 2018.

C’est quoi, le pou­voir ? « Le pou­voir, c’est l’impuissance ! » disait de Gaulle, le de Gaulle de la fin. Mais au com­men­ce­ment, c’est quoi, le pou­voir ? Je veux par­ler du vrai pou­voir, du pou­voir au-des­sus du pou­voir, du pou­voir de par­ler en chaire, de par­ler sur la mon­tagne, pour soi et pour le monde, urbi et orbi. Ce pou­voir, ce serait la pri­vi­lé­gia­ture de Moïse, de l’autorité morale, de l’autorité reli­gieuse. C’est ce que Michel Fou­cault a appe­lé dans sa leçon inau­gu­rale du Col­lège de France « l’ordre du dis­cours », par quoi chaque socié­té s’efforce de pro­duire et de contrô­ler les croyances col­lec­tives et les repré­sen­ta­tions du monde. C’est ça qui fonde la sou­ve­rai­ne­té. Est sou­ve­rain celui qui dit : là est le bien, le beau et le vrai, quand bien même ce bien est mal, ce beau est laid, ce vrai est faux.

Est souverain, celui qui dit : là est le beau, le bien, le vrai...

Dit autre­ment, le vrai pou­voir, c’est la pro­duc­tion de la parole auto­ri­sée ; c’est la maî­trise du licite et de l’illicite. C’est cela qui fonde la sacra­li­té d’un régime, quel qu’il soit : la déli­mi­ta­tion du péri­mètre de l’interdit. Ce que vous avez le droit de dire et ce que vous n’avez pas le droit de dire. Et qui consti­tue un ensemble de pres­crip­tions impé­rieuses et de pros­crip­tions invio­lables. Si jamais vous les vio­lez, vous serez ren­voyé devant un tri­bu­nal, j’allais dire ecclé­sias­tique, sans aucun anti­clé­ri­ca­lisme de ma part. C’est cela qui fon­dait naguère le pou­voir sacer­do­tal. Ce pou­voir au-des­sus du pou­voir, c’est donc l’encadrement des croyances col­lec­tives. Cela octroie à ceux qui en ont la garde un pou­voir exor­bi­tant, dont un pou­voir de police, puisqu’il est dans la nature de ces croyances de se cris­per et de se pétri­fier. Sans cela, elles risquent de subir un pro­ces­sus d’érosion. C’est pour­quoi elles se trans­forment en dogmes. C’est pour­quoi les articles de foi deviennent des articles de loi. C’est ça, le pou­voir en der­nier res­sort. Il y a là quelque chose de reli­gieux. Comme dans la théo­lo­gie médié­vale, quand le spi­ri­tuel com­man­dait au tem­po­rel, au poli­tique, quand la cou­ronne impé­riale, héri­tière de l’Impe­rium Roma­num, devait se sou­mettre au Vicaire du Christ, à genoux, sous la neige, à Canos­sa.

Vous m’objecterez que les temps ont chan­gé, que ce pou­voir n’est pas rigou­reu­se­ment spi­ri­tuel, encore qu’il s’agisse d’un pou­voir de l’esprit. Je vous l’accorde, même si c’est un sous-pro­duit de la reli­gion : ce mot, « spi­ri­tuel », entraîne trop d’équivoques. Par­lons plu­tôt de pou­voir sym­bo­lique, ou pour m’en tenir à mon sujet : de pou­voir cultu­rel. C’est lui, le pou­voir cultu­rel, qui com­mande secrè­te­ment tous les autres pou­voirs, parce que, alors, c’est votre sys­tème de valeurs qui fixe le cadre de réfé­rence com­mun.

C’est ce que les Amé­ri­cains, dans leur prag­ma­tisme, appellent la fenêtre d’Overton, du nom de son inven­teur, Joseph Over­ton. C’est quoi, cette fenêtre d’Overton ?

La fenêtre d’Overton

Ima­gi­nez que vous êtes dans une pièce où il n’y a qu’une seule ouver­ture, qu’une seule fenêtre. Cette fenêtre, c’est l’éventail des opi­nions, des idées et des croyances socia­le­ment accep­tables. Tout le reste, les opi­nions, les idées et les croyances socia­le­ment inac­cep­tables sont reje­tées hors du cadre de la fenêtre, elles sont hors champ. Mais cette fenêtre n’est pas une fenêtre banale, elle a une par­ti­cu­la­ri­té, elle est mon­tée sur rail, autre­ment dit elle est cou­lis­sante, elle glisse de la droite vers la gauche et de la gauche vers la droite. Cela veut dire que ce qui est socia­le­ment accep­table et ce qui est socia­le­ment inac­cep­table fluc­tuent avec le temps sui­vant une échelle allant du plus ou moins inac­cep­table au plus ou moins accep­table. Ce qui fait qu’une idée, hier per­çue comme révol­tante, peut finir par deve­nir consen­suelle, moyen­nant un tra­vail de per­sua­sion psy­cho­lo­gique.

Pre­nons un exemple pro­di­gieu­se­ment sug­ges­tif que j’emprunte à un blo­gueur russe par­ti­cu­liè­re­ment ins­pi­ré. Le can­ni­ba­lisme. Com­ment rendre le can­ni­ba­lisme socia­le­ment accep­table ?

Eh bien, vous orga­ni­sez d’abord un col­loque inter­na­tio­nal en réunis­sant des eth­no­logues de renom dans un lieu pres­ti­gieux. Au menu, si je puis dire : les cas de can­ni­ba­lisme en Papoua­sie-Nou­velle Gui­née. Natu­rel­le­ment, vous publiez après coup les actes du col­loque aux presses d’une Uni­ver­si­té recon­nue. Non seule­ment le can­ni­ba­lisme a sa cau­tion savante, mais le rela­ti­visme s’est invi­té dans la par­tie. L’interdit de consom­mer de la chair humaine n’est plus cet inva­riant anthro­po­lo­gique, comme vous le croyiez jusque-là bête­ment. Deuxième étape : désen­cla­ver la pro­blé­ma­tique du can­ni­ba­lisme en la sor­tant des cercles aca­dé­miques pous­sié­reux. Pour cela, rien de tel que de trou­ver un col­lec­tif d’adeptes exclu­sifs, de consom­ma­teur exclu­sifs de chair humaine. Vous avez vos acti­vistes ! Des fous furieux, mais grâce à eux, la contro­verse est sus­cep­tible de s’inviter dans la socié­té civile. Mais pour qu’il y ait contro­verse, il faut être deux. Il vous revient donc d’opposer à ce col­lec­tif un faire-valoir qui per­met­tra de démon­trer que l’extrémisme n’est pas le propre des seuls can­ni­bales, mais aus­si d’une bande d’opposants, affreux réac­tion­naires rétro­grades. Vous avez votre épou­van­tail !

Les condi­tions sont réunies pour que le can­ni­ba­lisme entre dans l’arène média­tique. La presse s’empare du sujet. Phi­lo­so­phie Maga­zine publie un hors-série sur le can­ni­ba­lisme, avec une tri­bune d’André Comte-Spon­ville, pâle et gémis­sante, sur l’éthique du can­ni­ba­lisme en s’appuyant sur Mon­taigne. Et Ayme­ric Caron lui-même s’interroge gra­ve­ment sur la com­pa­ti­bi­li­té du can­ni­ba­lisme anti­ra­ciste et du végé­ta­risme anti­spé­ciste. Vous avez vos intel­lec­tuels orga­niques !

Le moment est venu de pro­cé­der à un tra­vail d’euphémisation lexi­cale. Vous impo­sez l’idée que le signi­fiant « can­ni­bale » est stig­ma­ti­sant et dépré­cia­tif et qu’il convient de le rem­pla­cer par un mot plus neutre, moins conno­té, l’anthropophagie. Des auda­cieux com­mencent même à avan­cer le concept avant-gar­diste d’anthropophilie, l’amour de la viande humaine. Pen­dant ce temps, la fenêtre d’Overton se déplace au fur et à mesure du pro­ces­sus de décri­mi­na­li­sa­tion du can­ni­ba­lisme. C’est à ce moment qu’il est oppor­tun de res­sor­tir votre épou­van­tail, le groupe d’opposants au can­ni­ba­lisme. C’est un groupe repous­soir. Ses adeptes, cari­ca­tu­raux à sou­hait, ont le crâne rasé, ils éprouvent le navrant et irré­pres­sible besoin de tendre le bras. Bref, les inusables fachos de ser­vice à front bas et idées courtes. Le cur­seur se déplace : la dédia­bo­li­sa­tion du can­ni­ba­lisme se fait conco­mi­tam­ment à la dia­bo­li­sa­tion des anti-can­ni­bales. La fenêtre d’Overton conti­nue de cou­lis­ser.

À ce stade, la télé­vi­sion s’invite dans la par­tie, avec une ava­lanche de repor­tages ten­dan­cieux et de débats tron­qués. Elle bat le rap­pel des inamo­vibles experts en tout qui vous expliquent, à la lumière du cru et du cuit chez Lévi-Strauss, que l’humanité a depuis la nuit des temps pra­ti­qué l’anthropophagie. Là-des­sus, Envoyé spé­cial consacre une émis­sion à la nou­velle vogue des régimes amin­cis­sants à bas de pro­téine humaine à New York. Des scé­na­ristes de télé­vi­sion glissent dans leur quo­ta diver­si­té, entre un com­mis­saire han­di­ca­pé et un uni­jam­biste noir mul­ti-dis­cri­mi­né, un trans­sexuel anthro­po­phage. Ça tombe bien puisqu’une sorte de Conchi­ta Wurst sen­sible au can­ni­ba­lisme gagne l’Eurovision. Ban­co ! Là, les people s’emparent du sujet. Vous appre­nez que le Dalaï-Lama et George Cloo­ney sont anthro­po­philes. Léo­nard de Vin­ci lui-même. D’ailleurs, il y aurait une cor­ré­la­tion entre les cas de can­ni­ba­lisme et le niveau éle­vé de QI. Voi­là le can­ni­ba­lisme sexy, pop et ten­dance. Il est au centre de la fenêtre d’Overton. Le légis­la­teur est prêt à le dépé­na­li­ser.

Le trait est for­cé, mais c’est en gros la façon dont fonc­tionne cette fenêtre d’Overton. C’est elle qui fixe le cadre de réfé­rences com­mun, le champ des repré­sen­ta­tions col­lec­tives com­mu­né­ment admises. Si c’est vous qui déter­mi­nez ce cadre, c’est que votre vision du monde est pré­do­mi­nante. Si ça n’est pas le cas, alors vous êtes domi­né, vous êtes obli­gé de par­ler le lan­gage de l’adversaire. C’est mal­heu­reu­se­ment notre cas. La véri­té, c’est que nous sommes idéo­lo­gi­que­ment domi­nés. Les trois moyens aux­quels on recourt pour nous qua­li­fier, ou plu­tôt nous dis­qua­li­fier, sont : l’invisiblisation (on ne parle pas de nous, c’est le plus simple – cela fait de nous des fan­tômes poli­tiques néan­ti­fiables), l’infériorisation (on est un ramas­sis d’abrutis socia­le­ment frus­trés et sous-sco­la­ri­sés – c’est le por­trait habi­tuel de l’électeur moyen du FN, de l’électeur de Trump et je ne parle pas de Trump lui-même), la dia­bo­li­sa­tion (là, je crois qu’il est inutile de vous faire un des­sin).

C’est la rai­son pour laquelle le com­bat cultu­rel revêt une telle impor­tance pour nous.

Antonio Gramsci

Ici, il faut s’arrêter un ins­tant sur Anto­nio Gram­sci (1891–1937), qui a été le grand théo­ri­cien de ce sport de com­bat qu’est la guerre cultu­relle, dans les années 1930. J’entends d’ici les cri­tiques des anciens de la ND, dont je suis ! Bon, il est bien gen­til, votre Ita­lien paléo­marxiste, mais depuis le temps qu’on en parle, c’est l’arlésienne ! En plus, tous les par­tis poli­tiques le citent ! C’est vrai, mais c’est pour l’enterrer aus­si­tôt. Les par­tis croient ain­si s’acheter une théo­rie de la prise du pou­voir. Tout cela peut don­ner l’impression – trom­peuse – que Gram­sci est deve­nu un lieu com­mun. Il ne faut pas que cela nous arrête. Gram­sci, c’est beau­coup plus que ce à quoi on le réduit. Sur­tout pour nous. Pour nous, c’est une fabu­leuse res­source intel­lec­tuelle. Il doit être pour nous ce que Carl Schmitt est pour la gauche. Un accé­lé­ra­teur d’intelligence. Un homme dont les concepts nous aident à pen­ser notre condi­tion his­to­rique. On peut même le consi­dé­rer comme une prise de guerre, sui­vant en cela les prin­cipes de la gué­rilla cultu­relle que je vou­drai déve­lop­per ici.

C’est Alain de Benoist, le pre­mier, qui l’a déro­bé à la gauche, il y a une qua­ran­taine d’années de cela, quand il a posé les jalons d’un gram­scisme de droite – ce qu’on appelle d’un mot un peu inti­mi­dant le com­bat méta­po­li­tique. Ou com­ment créer une majo­ri­té idéo­lo­gique avant de la trans­for­mer en majo­ri­té poli­tique. Il n’y a pas grand-chose à ajou­ter à ce qu’il a dit. C’est lim­pide. Le pro­blème et Alain de Benoist en a pris conscience très tôt, c’est la mise en œuvre pra­tique de ce concept d’hégémonie cultu­relle. Quelles moda­li­tés pra­tiques pour quels résul­tats effec­tifs ? C’est toute la ques­tion. Vous admet­trez que le bilan de ce gram­scisme de droite est contras­té. Les rai­sons à cela ne manquent pas. Impos­sible de s’y attar­der ici faute de temps. Disons, pour ne pas céder à un excès de sévé­ri­té, qu’on a long­temps trai­té par-des­sus la jambe ce com­bat cultu­rel. C’est seule­ment depuis une dou­zaine d’années qu’il est rede­ve­nu un objec­tif, avec pour le coup des réus­sites nom­breuses et incon­tes­tables, mais qui ne font pas une majo­ri­té idéo­lo­gique. Et une dou­zaine d’années, c’est court. Car il faut bien com­prendre que la guerre cultu­relle est une guerre au long cours, elle s’inscrit dans la longue durée des cycles idéo­lo­giques. Au fond, c’est une nou­velle guerre de Cent ans qu’il nous faut ouvrir. Or, nous dis­po­sons tout au plus d’une géné­ra­tion, soit 25 ans, pour déco­lo­ni­ser l’Europe.

On ne peut pas non plus écar­ter une objec­tion de fond à la pri­mau­té du com­bat cultu­rel. Et cette objec­tion, c’est la sui­vante : les idées mènent-elles le monde ? Si elles le menaient, on vivrait depuis long­temps dans une aus­tère et ennuyeuse Répu­blique des phi­lo­sophes, que Pla­ton et lui seul nous envie­rait. Ce qui ne remet pas en cause le com­bat cultu­rel. Pos­tu­lons seule­ment que c’est une condi­tion néces­saire à la prise et à la conser­va­tion de pou­voir, néces­saire mais non suf­fi­sante. La guerre cultu­relle pré­sup­pose la « doc­trine du citoyen omni­po­tent », pour par­ler comme l’américain Wal­ter Lipp­mann, le théo­ri­cien des mino­ri­tés intel­li­gentes, l’anti-Gramsci. Ce citoyen omni­po­tent, c’est un vœu pieux. À la place, notre monde est plu­tôt domi­né par la loi d’airain de l’oligarchie selon laquelle c’est tou­jours une mino­ri­té qui gou­verne, quel que soit le régime.

Non­obs­tant ces réserves d’usage, le tableau de chasse de la guerre cultu­relle est impres­sion­nant. Gram­sci avait en tête le pré­cé­dent de l’Église, même si elle n’aspirait pas à la domi­na­tion poli­tique, deve­nue hégé­mo­ni­que­ment domi­nante à la fin du monde antique, quand Constan­tin en a fait la reli­gion impé­riale au début du IVe siècle. Au préa­lable, elle avait conquis les cœurs et les esprits, grâce à son exem­pla­ri­té, grâce à la fer­veur de ses dis­ciples, grâce à leur effi­ca­ci­té dis­ci­pli­naire, grâce à ses mar­tyrs. Ils avaient créé les condi­tions de l’hégémonie idéo­lo­gique.

Instruisez-vous...

Voi­là en gros en quoi consiste le gram­scisme de Gram­sci, mais c’est à nous d’inventer le cadre stra­té­gique que nous vou­lons lui don­ner. C’est-à-dire que nous devons déve­lop­per notre propre art de la guerre cultu­relle, pour para­phra­ser ce joyau de la lit­té­ra­ture mili­taire qu’est L’art de la guerre de Sun Tzu, un maître dans l’art de la sub­ver­sion. Au temps des Royaumes com­bat­tants, Sun Tzu pressent déjà la confi­gu­ra­tion de ce qu’on appel­le­ra plus tard la guerre asy­mé­trique, le type même de guerre que nous devons mener. Les guerres asy­mé­triques sont des guerres du faible au fort, du domi­né au domi­nant. Et pour­quoi devons-nous choi­sir ce ter­rain de l’assymétrie ? Parce que c’est lui qui nous a choi­sis. Nous ne sommes pas en mesure de mener contre notre adver­saire une guerre conven­tion­nelle, une guerre régu­lière, d’égal à égal. Nos moyens sont déri­soires en termes de puis­sance de feu et de puis­sance d’argent. Si jamais nous nous aven­tu­rions à le défier fron­ta­le­ment, nous serions vitri­fiés. Tout, sauf l’affrontement direct. Notre modèle stra­té­gique, ça doit être David contre Goliath. Les Amé­ri­cains qui ont la pas­sion des chiffres et des clas­se­ments se sont amu­sés à recen­ser toutes les grandes batailles dis­sy­mé­triques de l’histoire mon­diale.

How the weak win war

Le résul­tat, c’est que David perd deux fois sur trois quand il adopte la stra­té­gie de Goliath, alors qu’il gagne deux fois sur trois quand il la rejette. C’est le secret de la vic­toire du petit contre le gros : le désta­bi­li­ser en le cou­pant de son uni­vers de réfé­rence, qui est un uni­vers conven­tion­nel. C’est le seul moyen de cor­ri­ger le dés­équi­libre des forces. C’est pour cela qu’on parle de guerres irré­gu­lières. Elles sont aus­si anciennes que le monde. Les études stra­té­giques les ont long­temps et roya­le­ment négli­gées. Elles étaient per­çues comme déloyales, ne rele­vant pas des formes nobles de la guerre, le face à face, le com­bat sin­gu­lier, d’homme à homme, d’armée à armée. Or, on mène des guerres asy­mé­triques depuis la nuit des temps. Dans son livre La ruse et la force, Une autre his­toire de la stra­té­gie, Jean-Vincent Holeindre a sur­abon­dam­ment démon­tré com­bien elles appar­te­naient à la culture stra­té­gique euro­péenne.

J.-V. Holleindre

C’est l’antique oppo­si­tion du lion et du renard. La plu­part du temps, du moins dans la culture clas­sique, on a magni­fié le lion, autre­ment dit la force, au détri­ment de la ruse. Il en allait dif­fé­rem­ment dans la Grèce archaïque, celle d’Homère. Homère, qui a pris soin d’assortir le grand poème de la force, l’Iliade, du grand poème de la ruse, l’Odys­sée. Ulysse s’introduisant dans Troie moyen­nant la ruse du che­val de bois ; Ulysse trom­pant Poly­phème le cyclope. Les pre­miers Grecs par­laient de la mètis, le stra­ta­gème de la ruse. Mais à par­tir de Pla­ton, la phi­lo­so­phie va condam­ner la ruse. Elle ne sera plus l’affaire que des rhé­teurs, des sophistes, des Orien­taux.

Je ne vous cache pas que je suis comme vous, je pré­fère le lion au renard. J’ai même du mal à me pro­je­ter dans la peau du renard, mais nous devons être stra­té­gi­que­ment des renards. Sans quoi on res­te­ra les spec­ta­teurs pas­sifs de notre défaite idéo­lo­gique. J’admets volon­tiers qu’il nous fau­drait conqué­rir un média cen­tral, ou par­ve­nir en impo­ser un ; qu’il nous fau­drait des cita­delles uni­ver­si­taires, un groupe de presse, etc. Je recon­nais volon­tiers que je pré­fé­re­rais voir Jean-Yves Le Gal­lou à la tête de France Télé­vi­sions plu­tôt que Del­phine Ernotte. Ou qu’Alain de Benoist ait une chaire au Col­lège de France à la place de Patrick Bou­che­ron. Mais voi­là, on en est loin. Cela ne doit pas nous empê­cher, dès qu’il y a une brèche dans un média cen­tral, de s’y engouf­frer. Mais je reste sur ce point gram­scien. Nous devons créer une contre-socié­té, une contre-culture, une socié­té paral­lèle. Pri­vi­lé­gier les stra­té­gies de contour­ne­ment et de sabo­tage. Rap­pe­lez-vous. Les idées des Lumières se sont dif­fu­sées via les salons et les gazettes ; celles de la Révo­lu­tion via les clubs et les socié­tés de pen­sée étu­diés par Augus­tin Cochin. À chaque chan­ge­ment de para­digme idéo­lo­gique, un nou­veau médium. Pour nous, c’est déjà les réseaux sociaux. C’est la Trump’s Troll Army, l’armée des trolls de Trump. Ce ne sont pas eux qui ont fait l’élection de Trump, c’est l’Amérique péri­phé­rique, mais ils y ont contri­bué, en satu­rant les réseaux sociaux.

Et ce type d’affrontement asy­mé­trique a un nom, c’est la gué­rilla. Voi­là notre théâtre des opé­ra­tions ! Nous devons être des gué­rillé­ros intel­lec­tuels, des par­ti­sans intel­lec­tuels, pour reprendre une for­mule de Carl Schmitt, le grand théo­ri­cien du par­ti­san.

La notion du politique, Théorie du partisan

Quelles sont les carac­té­ris­tiques du par­ti­san ? La mobi­li­té, le har­cè­le­ment, la fur­ti­vi­té, la guerre d’usure, la sub­ver­sion, sur­tout l’inventivité. Nous devons nous dis­tin­guer par notre capa­ci­té à inven­ter et à dif­fu­ser une contre-culture, à nous consti­tuer en avant-garde. Sans négli­ger aucun champ cultu­rel. Ça, c’est la leçon de Gram­sci. Gram­sci s’est pas­sion­né pour le folk­lore, la culture popu­laire, les romans-feuille­tons, Les Fian­cés de Man­zo­ni. L’hégémonie passe par tous ces canaux. Aujourd’hui, la BD, la vidéo, les réseaux sociaux. Autant de champs cultu­rels qu’il nous faut inves­tir. La guerre cultu­relle, c’est un tra­vail de « per­sua­sion per­ma­nente » de façon à créer et ins­tal­ler un contre-pou­voir cultu­rel qui doit englo­ber l’ensemble du champ cultu­rel.

Le but ? Dif­fu­ser par­tout et par tous les moyens notre sys­tème de valeurs et de réfé­rences. En véri­té, l’asymétrie est un conflit pour la légi­ti­mi­té puisqu’on ne recon­naît pas les lois tacites de l’adversaire. On ne veut pas seule­ment chan­ger l’équilibre des forces, mais l’équilibre des normes. Les sub­ver­tir. Ce que les Amé­ri­cains appellent le « culture jam­ming », du brouillage cultu­rel lit­té­ra­le­ment, du sabo­tage ou du détour­ne­ment cultu­rel. Autre­ment dit, sub­ver­tir les médias cen­traux en recou­rant à leurs codes et tech­niques, mais pour les retour­ner contre eux. On retombe tou­jours sur les mêmes mots, puisque les Amé­ri­cains parlent de « gué­rilla sémio­tique ». Exemple ? Fde­souche ! Exemple ? Les Bobards d’or ! Exemple ? Ce qu’on s’efforce de faire à Élé­ments ! Il nous fau­drait tout cela puis­sance 10.

L’asymétrie, c’est aus­si et sur­tout la grande leçon admi­nis­trée par notre adver­saire, je veux par­ler des mino­ri­tés, qui sont aujourd’hui domi­nantes. Com­ment ont-elles pro­cé­dé ? Elles ont mul­ti­plié les luttes trans­ver­sales à par­tir des années 1960–1970. Une véri­table guerre asy­mé­trique, du faible au fort, ou plu­tôt du mino­ri­taire au majo­ri­taire. On par­lait dans ces années-là des nou­veaux mou­ve­ments sociaux, les NMS, des nou­velles formes d’activisme qui rom­paient avec le mili­tan­tisme tra­di­tion­nel, celui des syn­di­cats, des Églises, des par­tis, où le réfé­rent mino­ri­taire n’avait pas droit de cité. Ce sont les tra­vaux de Fou­cault et de la French Theo­ry qui vont nour­rir cet acti­visme. Cela a débou­ché sur une nou­velle dyna­mique socié­tale, chez les fémi­nistes, les homo­sexuels, les mou­ve­ments anti­ra­cistes, le mou­ve­ment des « sans » (sans-papiers, sans loge­ment), SOS Racisme, les Femen, Act-up, etc. Si je cite ces noms, ce n’est pas pour que vous sur­sau­tiez, c’est au contraire pour qu’on s’en ins­pire. Quoique mino­ri­taires, ces mou­ve­ments, ces asso­cia­tions, ces lob­bies sont deve­nus majo­ri­taires dans les repré­sen­ta­tions. Pour­quoi ? Parce que dans une confi­gu­ra­tion asy­mé­trique, ce n’est pas le nombre qui fait la dif­fé­rence, mais la mobi­li­té et l’inventivité. La réplique de Sta­line – « Le Vati­can ? Com­bien de divi­sions ? » – ne tient plus. Au lieu dire « Com­bien de divi­sions ? », il faut désor­mais dire « Com­bien de com­man­dos ? » Oui, com­bien de com­man­dos pou­vons-nous déployer demain pour sub­ver­tir la culture domi­nante ?

Le com­bat cultu­rel, c’est la stra­té­gie de la vieille taupe – joli bes­tiaire ! Après le renard, la taupe –, cette vieille taupe dont Marx a repris l’image à Hegel, qui lui-même l’a emprun­tée à Sha­kes­peare. La révo­lu­tion, pour nous le com­bat cultu­rel, c’est comme une vieille taupe, elle tra­vaille d’abord silen­cieu­se­ment, sou­ter­rai­ne­ment, dans l’ombre et l’obscurité, avant de triom­pher. Et c’est tout le para­doxe de la gué­rilla cultu­relle, nous devons nous faire renard, vieille taupe, pour renouer avec la gran­deur fran­çaise et le génie euro­péen – et réci­pro­que­ment.

Mer­ci de votre atten­tion.

Et j’en pro­fite pour remer­cier les audi­teurs des pro­mo­tions Iliade dont les échanges ont nour­ri cette inter­ven­tion.

Fran­çois Bous­quet

Cré­dit pho­to : © Ins­ti­tut ILIADE