#ColloqueILIADE : Le récit civilisationnel de l’Europe

#ColloqueILAIDE : Le récit civilisationnel de l’Europe

#ColloqueILIADE : Le récit civilisationnel de l’Europe

Intervention de Lionel Rondouin, normalien, enseignant en classe préparatoire, lors du colloque « Européens, transmettre ou disparaître ».

Chers amis,

Il y a un an, j’intervenais ici sur le thème de l’Etre des nations et l’Avoir des mar­chands. J’évoquais devant vous quelques mani­fes­ta­tions de l’inculture qui menace l’avenir de nos socié­tés. La fabrique du cré­tin, comme Jean-Paul Bri­ghel­li appelle joli­ment notre « Edu­ca­tion natio­nale », livre sur le mar­ché, livre en pâture à la socié­té de l’avoir des mar­chands, des géné­ra­tions déra­ci­nées et décul­tu­rées, igno­rantes du « mini­mum vital » en matière de maî­trise de leur propre langue, de capa­ci­té de construire un rai­son­ne­ment logique, de cal­cul même élé­men­taire, d’histoire, de géo­gra­phie. Si le sys­tème édu­ca­tif fran­çais est emblé­ma­tique de ce nau­frage cultu­rel, je crains que le phé­no­mène ne soit simi­laire dans la majo­ri­té de nos nations euro­péennes, au moins de l’Ouest de l’Europe.

Mon expé­rience d’enseignant dans l’enseignement supé­rieur m’amène à une conclu­sion. Pour ce qui concerne les chances des jeunes à deve­nir des citoyens adultes et des cadres de la socié­té, la jeu­nesse ne se par­tage plus selon des cri­tères éco­no­miques, entre enfants de riches et enfants de pauvres. Le cli­vage est désor­mais cultu­rel. Sta­tis­ti­que­ment par­lant, il y a les enfants éle­vés dans un foyer où il y a des livres, et ceux qui sont nés dans des familles où il n’y a pas de livres.

Je vous pro­pose donc un pro­jet, ambi­tieux mais à mon avis néces­saire : écrire un livre.

Et comme notre com­bat cultu­rel est un com­bat civi­li­sa­tion­nel, comme l’histoire et la com­pré­hen­sion de ce qu’est la pro­fon­deur du temps his­to­rique sont à la base de la com­pré­hen­sion du monde tel qu’il est aujourd’hui et tel qu’il pour­rait adve­nir demain, nous devons rédi­ger notre his­toire de la civi­li­sa­tion européenne.

Pour cela, nous dis­po­sons d’un modèle qui cor­res­pond à l’esprit et à l’objectif cultu­rel et poli­tique du pro­jet que nous nous fixons.

Il s’agit de l’Histoire de France d’Ernest Lavisse. L’auteur des fameux « manuels Lavisse » a méri­té le sur­nom « d’instituteur de la France ». Ses ouvrages ont été la bible des « hus­sards noirs de la Répu­blique » qui ont for­mé et for­gé la jeu­nesse fran­çaise pen­dant trois à quatre géné­ra­tions, en lui incul­quant le res­pect et l’amour de l’histoire de la France et des Fran­çais. Cet homme répu­té de gauche, héros de l’école laïque et répu­bli­caine, était avant tout un amou­reux de la France char­nelle, un patriote au sens propre.

Amou­reux de la France et amou­reux de l’histoire, il pren­dra comme devise pour son Petit Lavisse :

« L’histoire ne s’apprend pas par cœur, elle s’apprend par le cœur ».

Sur la méthode et l’esprit, reli­sons la pré­face de son Petit Lavisse des­ti­né aux maîtres des écoles pri­maires et aux parents d’élèves de sept à huit ans :

« Ce volume contient des récits qui encadrent des images.

Les récits sont quel­que­fois des des­crip­tions, et les images montrent les objets décrits ; plus sou­vent, ils sont des anec­dotes, et les images montrent les actions racontées.

Les des­crip­tions don­ne­ront aux enfants une pre­mière idée des mœurs et des cou­tumes de nos pères ; les anec­dotes, non pas inven­tées, mais tirées d’authentiques docu­ments, leur feront connaître les prin­ci­paux évé­ne­ments et aus­si les plus grands per­son­nages de notre histoire. »

Cette his­toire selon Lavisse n’est donc pas seule­ment évé­ne­men­tielle, mili­taire et poli­tique. Elle est aus­si civi­li­sa­tion­nelle, celle des mœurs et des cou­tumes de nos pères. C’est l’histoire d’une iden­ti­té héri­tée et consciente, avec un prin­cipe patri­mo­nial, celui de la trans­mis­sion. L’histoire parle au pas­sé mais se pense dans le temps pré­sent. Elle pré­pare et struc­ture les ave­nirs pos­sibles de la patrie.

Je cite encore Lavisse :

«  Expli­quer que les hommes qui, depuis des siècles, vivent sur la terre de France, ont fait une cer­taine œuvre à laquelle chaque géné­ra­tion a tra­vaillé ; qu’un lien nous rat­tache à ceux qui ont vécu, à ceux qui vivront sur cette terre… Nos ancêtres, c’est nous dans le pas­sé ; nos des­cen­dants, ce sera nous dans l’avenir. »

L’étude de l’histoire inculque aus­si au futur citoyen des valeurs : apprendre pour savoir, apprendre pour com­prendre. Apprendre la fier­té, le sens du bien public, l’obstination et le cou­rage qui seront néces­saires à l’engagement civique et à la défense du ter­ri­toire et du patrimoine.

Lavisse pen­sait bien enten­du à la perte de l’Alsace-Lorraine, comme tous les patriotes fran­çais de sa géné­ra­tion. Notre Europe, tel qu’hélas ma géné­ra­tion la trans­met à ses enfants, a, elle aus­si, ses meur­tris­sures, ses menaces et ses Alsace-Lor­raine poli­tiques et culturelles.

Nous avons donc là le modèle du récit civi­li­sa­tion­nel de l’Europe tel que nous devrions le rédi­ger pour faire aimer notre Europe. Qu’en serait-t-il du conte­nu détaillé ? Je vous pro­pose quelques sujets, et la liste en reste ouverte.

Bien enten­du, ce récit com­pren­drait des cha­pitres évé­ne­men­tiels et quelques grands personnages.

Com­ment ne pas par­ler des guerres puniques entre Rome et Car­thage, du « Delen­da est Car­tha­go » de Caton, et de la vic­toire du romain Sci­pion sur Han­ni­bal le Car­tha­gi­nois ? Grâce aux efforts héroïques et obs­ti­nés des Romains, l’Europe se libère et libère la Médi­ter­ra­née de la menace moyen-orientale.

Com­ment ne pas par­ler d’Alexandre le Grand, de l’empire romain, puis de Charlemagne ?

Com­ment oublier 732, bataille de Poi­tiers, ou 1492, avec la fin de la Recon­quis­ta espagnole ?

Il en va de même avec la résis­tance mul­ti-sécu­laire de nos frères serbes et hon­grois contre l’impérialisme otto­man, et bien enten­du la bataille de Lépante en 1571 où le héros euro­péen Juan d’Autriche détruit la flotte otto­mane grâce une coa­li­tion européenne.

Il y fau­drait aus­si la fon­da­tion de la Rus’ de Kiev par des mar­chands nor­diques en 862, puis les vic­toires de la Mos­co­vie contre l’occupant tatar. Et la figure his­to­rique d’Ivan le Ter­rible, qui per­mit à la civi­li­sa­tion euro­péenne d’occuper les monts de l’Oural et de pro­té­ger enfin les marches orien­tales de ce que nous appe­lons aujourd’hui l’Europe, de l’Atlantique à l’Oural.

Mais l’histoire n’a pas que ses pages de gloire, et notre récit devrait aus­si expo­ser les faits et les causes de nos défaites civi­li­sa­tion­nelles. Nous décri­rions à grands traits la guerre rus­so-japo­naise de 1904–1905 et la défaite de Tsu­shi­ma où la flotte russe est cou­lée par la flotte japo­naise. Pour­quoi est-ce impor­tant ? C’est la pre­mière fois dans l’histoire qu’une puis­sance asia­tique arrive à défaire un enne­mi euro­péen en uti­li­sant les armes et les tech­niques que le génie scien­ti­fique et tech­nique euro­péen a déve­lop­pées à l’époque moderne. C’est donc la fin du mythe mon­dial de l’invincibilité de l’Européen dans l’histoire moderne.

On devrait aus­si évo­quer Ver­dun et le grand holo­causte euro­péen des deux guerres mon­diales, dont les ravages ne sont pas seule­ment démo­gra­phiques, poli­tiques et éco­no­miques. Ver­dun, c’est aus­si la source du nihi­lisme contemporain.

Bien enten­du, notre récit civi­li­sa­tion­nel com­pren­drait des cha­pitres artis­tiques et archi­tec­tu­raux, car l’Europe est par­ti­cu­lière et, sous cer­tains aspects, unique dans l’histoire.

L’art et l’architecture antiques.

Sainte-Sophie de Constan­ti­nople dont le dôme émer­veilla tel­le­ment les orien­taux qu’ils en firent le modèle unique de la mos­quée musul­mane dans le monde entier. Pour­quoi n’apprend-on pas aux enfants euro­péens que ce sont des Grecs qui ont inven­té cela ?

L’art roman, l’art gothique, leurs sym­bo­liques res­pec­tives, ce qu’ils disent des états suc­ces­sifs de la civi­li­sa­tion euro­péenne et de notre concep­tion du monde ?

Le baroque. Le châ­teau de Ver­sailles, ou plu­tôt les châ­teaux de Ver­sailles puisque le modèle en essai­ma bien au-delà des fron­tières de la France. Pourquoi ?

Et l’on pour­rait ter­mi­ner au XXème siècle par le futu­risme ita­lien et l’architecture monu­men­tale des années 30 et 40.

Notre civi­li­sa­tion est aus­si une aven­ture intel­lec­tuelle, éco­no­mique, scien­ti­fique et technique.

L’invention de la banque moderne et des effets de com­merce (du fait d’ailleurs de la pré­sence omni­pré­sente des pirates turcs en Médi­ter­ra­née), le rôle de la ligue han­séa­tique, les grandes décou­vertes, les vais­seaux d’exploration scien­ti­fique et de com­merce du XVIème au XVIIIème siècle, la maî­trise du temps avec le per­fec­tion­ne­ment constant des hor­loges, montres et chronomètres.

La méca­nique, la phy­sique, la chi­mie modernes sont des créa­tions européennes.

La révo­lu­tion indus­trielle, la machine à vapeur.

Les pro­grès de la méde­cine, avec Jen­ner, Pas­teur et tous les autres.

L’abolition de l’esclavage.

Toutes choses qui ont chan­gé la vie des habi­tants de toute la pla­nète, choses dont nous, Euro­péens, ne sommes pas assez fiers et dont les autres ne nous accordent pas assez volon­tiers crédit.

Bien enten­du, nous envi­sa­geons, comme Lavisse, d’inclure à notre pro­jet de nom­breux élé­ments rela­tifs à la vie quo­ti­dienne, sociale et poli­tique des dif­fé­rentes périodes de notre his­toire, en tant qu’ils illus­trent des traits de civilisation.

Le monde pay­san et son iden­ti­té particulière.

Les villes, de l’antiquité grecque à nos jours.

Le mobi­lier, l’alimentation.

La démo­cra­tie telle que nous l’aimons, d’Athènes à la Suisse contemporaine.

Et bien d’autres faits encore, qui ne visent pas à consti­tuer l’histoire de l’Europe ou un dic­tion­naire ency­clo­pé­dique et savant. Notre ambi­tion serait de for­mu­ler et de for­ger le récit de la civi­li­sa­tion européenne.

Je sou­haite enfin vous sou­mettre une ques­tion stra­té­gique sur laquelle je n’ai pas de réponse défi­ni­tive à ce stade, et qui devrait faire l’objet d’une réflexion col­lec­tive : quel public devons-nous viser, les enfants, les ado­les­cents, les jeunes adultes, les adultes ?

Le choix de la cible visée n’a pas d’impact sur la liste des cha­pitres à écrire, car le récit civi­li­sa­tion­nel ne change pas de nature selon l’âge du lecteur.

En revanche, l’âge des lec­teurs ciblés régit le niveau de richesse lexi­cale et la com­plexi­té des infor­ma­tions et des ana­lyses appor­tées par le manuel. C’est donc un point-clé. Ernest Lavisse lui-même a bien vu la néces­si­té d’adapter le niveau de rédac­tion et la com­plexi­té de l’information de son œuvre, puisqu’il conçu une His­toire géné­rale en 30 volumes, avant de créer ses manuels et de les décli­ner en fonc­tion des tranches d’âge visées.

Per­son­nel­le­ment, je pense qu’en tout état de cause la rédac­tion devrait res­ter assez cur­sive pour ne pas rebu­ter le public des ado­les­cents curieux et des jeunes adultes encore peu savants, mais que, en revanche, il faut refu­ser tout infan­ti­lisme. Il convien­drait donc d’éviter deux écueils : le style bande des­si­née d’une part, et la com­pi­la­tion ou le « digest » d’articles savants d’autre part. En tout état de cause, il convien­drait que l’objet et le conte­nu de ce récit donne ou ren­force un goût de la culture his­to­rique et un amour de l’Europe. Notre cible, géné­ra­le­ment défi­nie, serait tout jeune Euro­péen curieux, inter­pel­lé par les mani­fes­ta­tions les plus évi­dentes du chaos civi­li­sa­tion­nel ambiant, dési­reux de comprendre.

L’Iliade me semble le lieu de cette réflexion sur la cible et le niveau, en col­la­bo­ra­tion avec les cercles de réflexion et d’action qui lui sont proches, tant au niveau euro­péen que pour ce qui concerne la diver­si­té des domaines d’intérêt et de compétence.

En tout état de cause, la concep­tion de ce pro­jet me semble néces­saire et il est urgent de la mettre en œuvre.

A la fin du XIXème siècle, Ernest Lavisse avait conçu ses manuels d’histoire comme des armes de redres­se­ment de la France.

Comme notre pro­jet est euro­péen, nous repren­drions ain­si l’ambition d’Ernest Lavisse à l’échelon civi­li­sa­tion­nel, celui que nous avons choi­si comme cadre et objec­tif de notre combat.

Lio­nel Rondouin