#ColloqueILIADE — Ces migrants qui changent la face de l’Europe : que faire ?

Ces migrants qui changent la face de l'Europe : que faire ?

#ColloqueILIADE — Ces migrants qui changent la face de l’Europe : que faire ?

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Le thème de notre colloque 2016 est plus que jamais d’actualité. En témoigne cet article dont nous vous proposons la lecture. Face à l’assaut migratoire que subit l’Europe, nous vous attendons nombreux le 9 avril à Paris pour tracer les voies du nécessaire réveil de la conscience européenne !

Les flux migra­toires pro­ve­nant du tiers monde, et notam­ment d’Afrique noire, du Magh­reb et de Tur­quie, ne cessent de gros­sir. Un col­loque récent, “Ces migrants qui changent la face de l’Europe”, a per­mis de déga­ger les grands traits du défi que pose l’immigration non seule­ment à la France, mais aus­si aux autres pays euro­péens. La pres­sion de l’immigration ne va pas se relâ­cher, bien au contraire.

Une pre­mière obser­va­tion est que les pro­blèmes d’immigration en Europe ne se posent pas en termes fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rents d’un pays à l’autre, bien que les popu­la­tions d’origine ne soient natu­rel­le­ment pas les mêmes. La deuxième porte sur l’extraordinaire flou des don­nées offi­cielles dis­po­nibles (à l’exception, notable, des Pays Bas), que ce soit en termes de flux ou de stocks : par exemple, l’évaluation des Como­riens vivant à Mar­seille varie de 6 000 selon les chiffres offi­ciels, à 60 000 si l’on en croit les éva­lua­tions offi­cieuses des ser­vices sociaux.

Or le volume de la popu­la­tion et sa com­po­si­tion condi­tionnent étroi­te­ment les poli­tiques éco­no­miques et sociales des pays d’accueil, voire même leur repré­sen­ta­tion poli­tique. Par exemple, les dis­po­si­tions du Trai­té de Nice ou celles, en dis­cus­sion, de la Conven­tion euro­péenne, prennent en compte les popu­la­tions de l’Union euro­péenne. Si donc l’Europe veut mieux contrô­ler les flux migra­toires, une pre­mière mesure, de bon sens, serait d’exiger des pays membres la publi­ca­tion de sta­tis­tiques pré­cises et exactes en uti­li­sant au besoin les fichiers de la Sécu­ri­té sociale, de l’Education natio­nale, de la police, ou des douanes. Or en France, la déci­sion récem­ment prise par l’INSEE de sup­pri­mer le recen­se­ment sous sa forme tra­di­tion­nelle va dans le sens exac­te­ment contraire. Il tient au refus de savoir. Les consé­quences seront redou­tables.

Sous réserve de ces obser­va­tions, l’on dénom­bre­rait, selon l’ONU, envi­ron 150 mil­lions de migrants dans le monde. Il faut entendre par là les étran­gers et les natio­naux ayant acquis la natio­na­li­té du pays d’accueil et leurs des­cen­dants, que l’on peut défi­nir comme les immi­grés de la pre­mière, et deuxième géné­ra­tions. Ils seraient 40 mil­lions en Europe et 8 à dix mil­lions en France ( dont 5 mil­lions envi­ron de Musul­mans), sans comp­ter natu­rel­le­ment les clan­des­tins dont le nombre est par défi­ni­tion, incon­nu. Mais l’on sait qu’ils sont nom­breux, les fron­tières étant poreuses, comme en témoignent les régu­la­ri­sa­tions qui inter­viennent tous les 10 ans envi­ron, non seule­ment en France mais aus­si à l’étranger. En fait, les trois sources prin­ci­pales de l’immigration sont le droit d’asile, 200 000 en Europe selon Euro­stat, le regrou­pe­ment fami­lial et les entrées clan­des­tines.

Compte tenu de la crois­sance démo­gra­phique dif­fé­ren­tielle entre pays et grandes régions du monde, il est mani­feste que les cou­rants migra­toires vers l’Europe sont appe­lés à se ren­for­cer consi­dé­ra­ble­ment dans les années à venir. Le prin­ci­pal pro­blème pour la France, et pour l’Europe, est la pyra­mide des âges de l’Afrique, très large à sa base, et mince au som­met : c’est l’illustration d’une popu­la­tion très jeune, contrai­re­ment à celle de l’Europe en cours de vieillis­se­ment rapide. En dépit d’une baisse, rela­tive, de la fécon­di­té des Afri­caines, compte tenu de “l’effet d’inertie” bien connu des démo­graphes, la popu­la­tion de l’Afrique va connaître une crois­sance en forte accé­lé­ra­tion. La pres­sion migra­toire n’est pas der­rière nous, mais bien devant nous.

En effet, bien qu’en réduc­tion rela­tive, (de 5,2 à 4,07 enfants par femme pour l’Afrique, 3,35 pour les Turques, 3,29 pour les Magh­ré­bines) la fécon­di­té des immi­grés reste en moyenne presque deux fois plus éle­vée que celles des femmes fran­çaises autoch­tones. Fait remar­quable, la fécon­di­té des femmes immi­grées a ces­sé de bais­ser depuis dix ans. Cela signi­fie, en clair, que le pro­ces­sus d’intégration, dont la chute de la fécon­di­té était un des indices mani­festes, ne fonc­tionne plus ou moins bien.

Par ailleurs, les pers­pec­tives d’une amé­lio­ra­tion de la crois­sance éco­no­mique en Afrique res­tent très aléa­toires, compte tenu de la rela­tive fai­blesse de l’aide inter­na­tio­nale, mais sur­tout l’incapacité des pays réci­pien­daires de la valo­ri­ser conve­na­ble­ment. Il a d’ailleurs été fait remar­quer qu’en tout état de cause, le déve­lop­pe­ment éco­no­mique de ces pays, loin de frei­ner l’émigration, la favo­rise au contraire par l’amélioration de l’information et des moyens de finan­cer le départ. Au sur­plus, l’insécurité, les guerres et les famines déli­bé­ré­ment pro­vo­quées par des gou­ver­ne­ments en quête de pou­voir, contri­buent aus­si, notam­ment en Afrique, à ali­men­ter les cou­rants migra­toires vers l’Europe.

En ce qui concerne l’impact de l’immigration en Europe sur les comptes sociaux, l’activité éco­no­mique ou le chô­mage, la redou­table opa­ci­té, ou leur absence, des sta­tis­tiques rend très dif­fi­cile toute éva­lua­tion pré­cise. Il est néan­moins pos­sible d’observer que, quel que soit le pays étu­dié, les immi­grants ont beau­coup plus de peine que les autoch­tones à s’intégrer sur le mar­ché du tra­vail si bien que leur part rela­tive dans la popu­la­tion au chô­mage est lar­ge­ment supé­rieure à leur pro­por­tion dans la popu­la­tion totale. On peut ain­si esti­mer, sous toute réserve, que les immi­grés par leur contri­bu­tion à l’économie couvrent envi­ron les deux tiers de leurs coûts sociaux, le solde étant à la solde de la socié­té d’accueil. Et encore ce cal­cul ne prend-il pas en compte les coûts indi­rects des com­mu­nau­tés immi­grées en terme de sco­la­ri­té, de délin­quance ou de loge­ments sociaux etc.. Faute de dis­po­ser de sta­tis­tiques pré­cises, il est donc dif­fi­cile de cal­cu­ler la “balance des paie­ments” des com­mu­nau­tés immi­grées. Mais il est per­mis de pen­ser, contrai­re­ment à ce qui était jusqu’ici com­mu­né­ment admis, qu’elle n’est pas for­cé­ment posi­tive, du moins pour l’instant.

Plus inquié­tant est le fait que l’ascenseur social que consti­tue l’école semble être en panne. Il est per­mis de consta­ter qu’en termes d’acquisition de diplômes, les géné­ra­tions pré­sentes de jeunes immi­grés sont en net recul par rap­port aux géné­ra­tions pré­cé­dentes. De même, à diplômes équi­va­lents et à qua­li­fi­ca­tion iden­tique, les jeunes issus de l’immigration ont-ils beau­coup plus de dif­fi­cul­tés à péné­trer le monde de l’entreprise que leurs homo­logues autoch­tones. Ils sont, en revanche, sur repré­sen­tés dans le sec­teur public.

L’on pour­rait en conclure que l’on assiste à un double phé­no­mène de radi­ca­li­sa­tion : les com­mu­nau­tés immi­grées auraient ten­dance à se replier sur elles-mêmes, quitte à s’évader dans le reli­gieux ; les com­mu­nau­tés d’accueil seraient de plus en plus mar­quées par un réflexe de refus où l’image néga­tive des “ban­lieues” joue­rait sans doute un rôle majeur. Les socié­tés d’accueil, en France notam­ment, auraient donc de plus en plus de peine à “digé­rer” l’immigration pas­sée. D’où le dur­cis­se­ment des mesures des­ti­nées à frei­ner l’immigration que l’on constate dans la plu­part des pays en Europe. Ces bar­rages sont, certes, loin d’être étanches. Mais qu’en serait-il en leur absence ? Le pro­blème est la course de vitesse entre immi­gra­tion (mal mesu­rée) et inté­gra­tion (presque impos­sible à mesu­rer).

Des pro­jec­tions effec­tuées à par­tir des sta­tis­tiques de l’INSEE per­mettent de voir que, si les com­por­te­ments des com­mu­nau­tés immi­grées ne devaient pas évo­luer en matière de fécon­di­té, dans 25 ans envi­ron, en 2030, leur masse (avec leur des­cen­dants) pour­raient repré­sen­ter quelque 24 % de la popu­la­tion totale fran­çaise, soit 15,7 mil­lions de per­sonnes et 23 % de la popu­la­tion active soit 5,7 mil­lions de per­sonnes) et 42 % des nais­sances, soit 273 000. Ces chiffres, qui, faute de mieux, ne sont que des ordres de gran­deur, donnent néan­moins à réflé­chir, notam­ment en ce qui concerne le nombre et le pour­cen­tage des nais­sances qui pré­fi­gurent le volume et la com­po­si­tion des géné­ra­tions sui­vantes. Cela illustre à la fois la dimen­sion du pro­blème démo­gra­phique de la France et l’importance des enjeux en cause.
Ces pers­pec­tives sont par­ti­cu­liè­re­ment dra­ma­tiques en ce qui concerne que la pro­duc­ti­vi­té fran­çaise qui, avec l’évolution de la popu­la­tion active, condi­tionne la crois­sance éco­no­mique, les res­sources bud­gé­taires et sociales des­ti­nées à finan­cer les retraites et la Sécu­ri­té sociale. Cette pro­duc­ti­vi­té pour­rait ain­si connaître une “cas­sure” ou une inflexion ten­dan­cielle vers le bas, s’il s’avérait impos­sible de don­ner à cette popu­la­tion d’origine étran­gère, le degré de qua­li­fi­ca­tion exi­gé par une éco­no­mie moderne et déve­lop­pée. L’on mesure ici l’importance car­di­nale du débat pré­sen­te­ment enga­gé sur l’éducation natio­nale dans notre pays.

Ega­le­ment pré­oc­cu­pant est de consta­ter que dans le même ins­tant, la France voit des flux crois­sants de jeunes diplô­més par­tir à l’étranger où ils vont contri­buer à créer des emplois et des richesses. Selon le mot d’un des par­ti­ci­pants “la France exporte des Bac +5 et importe des Bac -5”, ce qui n’est pas for­cé­ment une opé­ra­tion fruc­tueuse et pour­rait, à la longue, faci­li­ter l’installation dans notre pays d’un cer­tain pro­ces­sus de sous déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social. A cet égard, il est inquié­tant de consta­ter que, selon l’OCDE, les pers­pec­tives à long terme de la crois­sance poten­tielle du PNB de la France ont été rame­nées de 5% voi­ci 30 ans à 2,25 % aujourd’hui.

Tout cela sans par­ler des pro­blèmes de socié­té mul­tiples, dont le port du voile par cer­taines Musul­manes n’est qu’un exemple par­mi d’autres, pro­vo­qués par l’immigration dans les pays d’accueil. Il est de plus en plus évident que pour la France comme pour l’Europe toute entière, l’immigration et les pro­blèmes démo­gra­phiques et socié­taux qui y sont asso­ciés, seront la grande affaire du XXI° siècle.

Jacques Dupâ­quier, membre de l’Institut et Yves-Marie Lau­lan, éco­no­miste

Source : Ins­ti­tut de Géo­po­li­tique des Popu­la­tions (10 et 11 octobre 2003)