Après le dernier homme, quoi ? Par Pierre Le Vigan

Après le dernier homme, quoi ? Par Pierre Le Vigan

Après le dernier homme, quoi ? Par Pierre Le Vigan

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Juriste et urbaniste de profession, Pierre Le Vigan est surtout un écrivain et un journaliste de talent. Il collabore à Boulevard Voltaire depuis 2014 et s’intéresse en particulier à la crise de la Modernité, à la situation de l’homme dans la société du productivisme. Il nous a adressé ce texte riche, profond, au point de paraître parfois sépulcral, mais résonnant dès lors comme un appel au sursaut : « On ne peut être à la fois responsable et désespéré » (Saint-Exupéry).

Le per­son­na­ge prin­ci­pal de la phi­lo­so­phie anti­que, c’est le mon­de, c’est le cos­mos. Le per­son­na­ge prin­ci­pal de la phi­lo­so­phie médié­va­le, c’est Dieu. Le per­son­na­ge prin­ci­pal de la phi­lo­so­phie moder­ne, à par­tir de Kant, c’est l’homme (1). On pour­rait dire que le per­son­na­ge prin­ci­pal de la phi­lo­so­phie post­mo­der­ne, c’est la pul­sion, un désir immé­diat sans pro­jec­tion dans le temps (2).

L’envie, le désir immé­diat, l’appétit, la sen­sa­tion ont rem­pla­cé le devoir. Le désir est deve­nu le prin­ci­pal attri­but de l’homme. Désir mimé­ti­que de se regar­der, voi­re de se regar­der être vu, désir d’être soi – avec l’idéologie du « c’est mon choix » ou « c’est ma vie » –, tout cela pas­se avant le désir de fai­re son devoir, ou de ser­vir le col­lec­tif, qu’il s’agisse de la patrie, ou de son idéal. Le désir est en quel­que sor­te l’attribut du der­nier hom­me.

Nietz­sche écrit : « “Jadis tout le mon­de était fou” – disent les plus fins, et ils cli­gnent de l’œil. / On est pru­dent, et l’on sait tout ce qui est adve­nu ; sans fin, l’on peut ain­si railler. / Enco­re, on se cha­maille, mais, vite, on se récon­ci­lie – sinon, l’on gâte l’estomac » (3). En d’autres ter­mes, rien n’est pris au sérieux et cha­cun se croit plus malin que les autres, et plus malin que dans les anciens temps.

Par­lons de ce der­nier hom­me. Nous l’avons vu : c’est celui qui fait le malin. Pour­tant, il n’a plus de bous­so­le ni d’étoile. Mais cela tom­be bien, il pen­se qu’il ne faut sur­tout plus vou­loir aller quel­que part, et qu’il vaut mieux de pas savoir où l’on est. Il faut « s’adapter ». Etre « dis­po­ni­ble », ouvert, et cool. Il faut n’avoir plus de pré­ju­gés, c’est-à-dire de pré-juge­ment – à peu de cho­ses près ce que Kant eut appe­lé un juge­ment syn­thé­ti­que a prio­ri (4).

Un monde détraqué

Il faut avan­cer dans le mon­de sans pré­ju­gés donc. Sans tra­ce de l’ancien. Est-ce à dire que le mon­de a été entiè­re­ment détruit ? Oui et non. Il a été détruit. Mais, à sa pla­ce, il n’y a pas rien. Il y a un autre mon­de. Un mon­de a été recons­truit sur les rui­nes de l’ancien. Un mon­de entiè­re­ment arti­fi­cia­li­sé. C’est en ce sens que Franz Kaf­ka disait que nous ne vivons pas dans un mon­de détruit mais dans un mon­de détra­qué (5).

Dans ce mon­de qui est le nôtre, la fonc­tion sym­bo­li­que est elle-même déré­glée. L’homme est alors en quel­que sor­te péri­mé car il ne peut plus réa­li­ser ce qui lui est pro­pre : effec­tuer la tri­an­gu­la­tion entre soi, le mon­de et les autres. C’est pour­quoi l’époque post­mo­der­ne a créé, à la pla­ce de l’homme, le néo-hom­me. Le néo-hom­me ne doit rien à ses ancê­tres, il en a fini avec les vieille­ries de la trans­mis­sion, il ne croit plus en la per­ma­nen­ce des cho­ses, en leur poids, en leur exis­ten­ce soli­de. Nous som­mes, avec lui, enfin vrai­ment « sor­ti du Moyen Âge ». Cer­tes, on voit une objec­tion : si le der­nier hom­me, ne croit plus en rien, com­ment peut-il croi­re enco­re au pro­grès ? Il n’y croit plus, il croit sim­ple­ment que le pro­grès fait corps avec sa pro­pre exis­ten­ce. L’existence du pro­grès pré­cè­de en quel­que sor­te son essen­ce. Il est en acte avant même d’avoir à être. Le pro­grès est en quel­que sor­te Dieu, ou le Bien selon Aris­to­te, c’est l’acte pur des théo­lo­giens.

Le der­nier hom­me ou néo-hom­me vit dans une pure pré­sen­ce – le pré­sen­tis­me –, il reven­di­que aus­si un éga­li­ta­ris­me esthé­ti­que. Le Vagin de la rei­ne c’est autant de l’art qu’un tableau d’Antoine Van Dyck, Conchi­ta Wurst incar­ne autant la beau­té que Gre­ta Gar­bo. Beau, bel­le ? C’est du res­te enco­re trop dire. Car il s’agit moins de beau­té que d’art. Le beau est deve­nu sus­pect, qua­si fas­cis­te. L’art contem­po­rain – celui qui est sub­ven­tion­né (ce qui ne veut pas dire tous les artis­tes bien enten­du) – se vau­tre dans l’éloge de l’insignifiance. Cel­le-ci a deux sens. Cela peut être l’éloge de ce qui est micro­sco­pi­que — la « pre­miè­re gor­gée de biè­re » de Phi­lip­pe Delerm (6). Mais cela va plus loin. C’est aus­si l’éloge de ce qui ne signi­fie rien. La gra­tui­té du non-sens est pré­fé­rée à l’engagement dans le sens. Ce qui est « drô­le » et insi­gni­fiant est pré­fé­ré à ce qui est vrai et sen­sé. C’est l’esprit « petit jour­nal de Canal + ». En affir­mant l’illisibilité du mon­de, il s’agit aus­si de ren­dre impos­si­ble tou­te récri­tu­re de celui-ci. Si notre mon­de n’est pas défi­nis­sa­ble, com­ment un autre mon­de serait-il même ima­gi­na­ble ? L’idéologie du non-sens favo­ri­se le main­tien du « désor­dre éta­bli », pour repren­dre une très jus­te expres­sion des non confor­mis­tes des années tren­te, et par­ti­cu­liè­re­ment d’Emmanuel Mou­nier.

Le tra­vail de sape réus­si par la post­mo­der­ni­té s’est tra­duit par plu­sieurs décons­truc­tions. Nous sui­vrons ici lar­ge­ment L’homme dévas­té de Jean-Fran­çois Mat­téi (Gras­set, 2015). On hési­te­ra à dire que ces décons­truc­tions ont été menées « à bien », ce qui lais­se­rait pen­ser qu’elles relè­vent du bien (7). Je dirais plu­tôt qu’elles ont été menées à fond. Pous­sées à leur ter­me. Jusqu’à fai­re accou­cher le néant.

L’ère des déconstructions

Pierre Le Vigan : Soudain la postmodernité

Pier­re Le Vigan : Sou­dain la post­mo­der­ni­té

Quel­les décons­truc­tions ont été menées ? Cel­les qui concer­nent le lan­ga­ge, le mon­de, l’art, le corps. On pour­rait ajou­ter à cet­te lis­te de J-F Mat­téi la poli­ti­que, car elle cou­ron­ne tous ces domai­nes. La poli­ti­que sup­po­se la mai­tri­se du lan­ga­ge. Par­lez-vous le Hol­lan­de ? « La Fran­ce, sur tous ces sujets, elle est à l’initiative » (8) — au lieu de « La Fran­ce a l’initiative ». La poli­ti­que sup­po­se une vision du mon­de, elle néces­si­te la capa­ci­té de croi­re en l’art com­me ce qui est noble, raf­fi­né, éle­vé, elle néces­si­te aus­si une idée jus­te du corps, qui recon­nais­se les heu­reu­ses pro­por­tions com­me idéal esthé­ti­que. Il en est de même en archi­tec­tu­re.

La décons­truc­tion du lan­ga­ge consis­te à pré­fé­rer le rayon­ne­ment de l’absence d’idées au rayon­ne­ment des idées vraies. Il s’agit ensui­te de pré­fé­rer le vide d’un non rayon­ne­ment à tout rayon­ne­ment. L’insignifiant, l’hésitant devient un grand moment lit­té­rai­re. Ecou­tons Hélè­ne Cixous. « Hier, j’ai dit que j’irai peut-être à Alger. Avec une voix dis­trai­te, sans cou­leur : J’irai peut-être à Alger. Je ne peux même pas affir­mer l’avoir dit moi-même. C’est plu­tôt l’autre voix qui a pro­non­cé ces mots com­me pour les essayer. J’ai enten­du l’hésitation. La pro­ba­bi­li­té d’aller à Alger m’était si fai­ble. Je n’ai pas dit : j’irai. Je ne sais pas pour­quoi j’ai avan­cé cet­te phra­se vers ma mère à ce moment-là. Ce n’était qu’une phra­se. J’essayais l’hypothèse. Il se peut que j’aie vou­lu en éprou­ver la résis­tan­ce à la réa­li­té. La fai­re sor­tir de l’abri de la fic­tion » (9). L’écriture ne doit pas être cela. Elle doit vou­loir dire quel­que cho­se. Qu’elle y arri­ve dif­fi­ci­le­ment, c’est pos­si­ble. Mais elle est là pour essayer de dire quel­que cho­se. « La pen­sée ne veut rien dire », expli­que Der­ri­da de son côté. On ne pour­rait dire que : « ça pen­se », « il y a de la pen­sée ». Mais elle ne vou­drait rien dire. Faut-il alors écri­re pour lais­ser une sim­ple tra­ce ? Elle-même vouée à dis­pa­raî­tre ?

Qu’en est-il main­te­nant de la décons­truc­tion du mon­de ? Il y a tou­jours eu plu­sieurs visions du mon­de, sup­po­sant un écart plus ou moins grand entre la façon dont il nous appa­raît, par les phé­no­mè­nes, et ce qu’il est vrai­ment, le nou­mè­ne (10), la réa­li­té en soi. Ces varia­tions amè­nent, soit à par­tir de l’expérience et à remon­ter vers les idées (induc­tion), soit à par­tir des idées pour des­cen­dre vers les expé­rien­ces (déduc­tion). C’est-à-dire du géné­ral au par­ti­cu­lier ; par exem­ple : « Les hom­mes sont mor­tels. Socra­te est un hom­me. Socra­te est donc mor­tel ».

Un monde authentiquement faux

Nous vivons actuel­le­ment un ren­ver­se­ment de nos visions du mon­de. Il ne s’agit plus de sim­ples réin­ter­pré­ta­tions. C’est le ren­ver­se­ment du mythe de la caver­ne (11). Ce que nous voyons n’est pas une illu­sion, ce n’est pas l’image très défor­mée, trom­peu­se de cho­ses réel­les, c’est vrai­ment l’image d’un mon­de authen­ti­que­ment faux. Guy Debord a magis­tra­le­ment expli­qué cela : « Dans le mon­de réel­le­ment ren­ver­sé, le vrai est un moment du faux » (La socié­té du spec­ta­cle, 1967). Le mon­de devient un fan­tô­me, et en même temps, il ne ces­se de se regar­der du fait de la dis­pa­ri­tion de tous les hori­zons (12). Notam­ment de l’idée de Dieu, de l’idée de patrie, de l’idée d’historicité. En Occi­dent, du moins, l’idée de Dieu est mor­te. Et L’idée de patrie s’est endor­mie. Or, com­me l’a mon­tré Gün­ther Anders (13), quand les fan­tô­mes se rap­pro­chent, c’est le réel qui s’éloigne et devient fan­to­ma­ti­que. […] L’homme s’est « cho­séi­fié ». Loin de se pro­je­ter dans le mon­de, il se pro­jet­te main­te­nant dans les cho­ses qu’il pro­duit com­me suc­cé­da­nés du mon­de.

La décons­truc­tion du mon­de a ame­né la décons­truc­tion des ima­ges. Sans visions du mon­de, pas d’images du mon­de. L’image devient simu­la­cre, et même simu­le le simu­la­cre. Elle devient un jeu, et non plus un enjeu. Une part impor­tan­te de l’art étant de l’image, l’art connait le même des­tin. L’art ne repré­sen­te plus rien. Les icô­nes dis­pa­rais­sent, et lais­sent la pla­ce aux ido­les. Or, l’idole ne ren­voie qu’à elle-même tan­dis que l’icône lais­se pas­ser une véné­ra­tion, elle n’est pas à elle-même sa pro­pre fin.

La ter­re n’est plus le cen­tre du mon­de depuis Coper­nic. Dieu n’est plus non plus le cen­tre du mon­de depuis Kant, qui met le sujet humain au cen­tre du mon­de. Depuis Nietz­sche, le sujet lui-même n’est plus au cen­tre du mon­de, il est tra­ver­sé par un fais­ceau de for­ces psy­chi­ques, et depuis Freud, com­plé­tant sur ce point Nietz­sche, le « moi n’est pas mai­tre dans sa pro­pre mai­son ». Le logos n’est plus au cen­tre du mon­de, a vou­lu mon­trer Jac­ques Der­ri­da, et ce logos [de l’homme] est d’autant plus en rui­ne que l’homme n’existe pas, com­me l’a expli­qué Michel Fou­cault (14). C’est la gran­de dis­lo­ca­tion. « Les signes de la dis­lo­ca­tion sont le sceau d’authenticité de l’art moder­ne, ce par quoi il nie déses­pé­ré­ment la clô­tu­re du tou­jours-sem­bla­ble. L’explosion est l’un de ses inva­riants. L’énergie anti-tra­di­tio­na­lis­te devient un tour­billon vora­ce. Dans cet­te mesu­re, l’art moder­ne est un mythe tour­né contre lui-même ; son carac­tè­re intem­po­rel devient catas­tro­phe de l’instant qui bri­se la conti­nui­té tem­po­rel­le », écrit Theo­dor Ador­no dans sa Théo­rie esthé­ti­que (1970).

« L’homme est un Dieu pour l’homme »

Le corps de l’homme est la der­niè­re sub­stan­ce tou­chée par la décons­truc­tion. Déjà, Des­car­tes avait assi­mi­lé l’animal à une machi­ne, une « machi­ne per­fec­tion­née » disait-il, que l’on pour­ra un jour fabri­quer (Dis­cours de la métho­de, 1637). Puis La Met­trie avait éten­du cet­te défi­ni­tion à l’homme (L’homme machi­ne, 1747). Nous serions un sim­ple assem­bla­ge de roua­ges, et de neu­ro­nes dira-t-on plus tard. En consé­quen­ce, tout, chez l’homme, peut être répa­ré et réagen­cé. Tout est ques­tion de piè­ces à chan­ger. Plus besoin d’avoir une vue d’ensemble de l’homme.

Pre­nons le cas de l’homme mala­de par exem­ple. On peut opé­rer à dis­tan­ce ; mieux, un robot peut nous opé­rer à dis­tan­ce. Ain­si nait un hom­me arti­fi­ciel. Au sens pro­pre : l’homme com­me une som­me d’artifices. Des néo-orga­nes et des néo-dési­rs sont gref­fés sur l’homme. C’est la réa­li­sa­tion du pro­jet de Fran­cis Bacon dans Le Nou­vel Orga­non (15) [un Orga­non est un ins­tru­ment] : « L’homme est un Dieu pour l’homme » (Novum Orga­num, apho­ris­me 129). En quel sens ? Par ses créa­tions et inven­tions qui sont « com­me autant de créa­tions et d’imitations des œuvres divi­nes », dit Bacon. L’homme devient la déme­su­re même, guet­té par l’hubris. Se croyant maî­tre de la natu­re, et au nom de Dieu, il peut « pren­dre la rou­te du mal tout com­me du bien » (16), dit Sopho­cle. Mais ce qui était chez Sopho­cle conscien­ce du tra­gi­que et du hors-limi­te qui nous guet­te devient incons­cien­ce et néga­tion des limi­tes. L’homme devient le dei­nos, que l’on tra­duit par­fois par le mer­veilleux mais qui dési­gne aus­si le ter­ri­ble.

L’homme réduit à un assem­bla­ge de piè­ces, mai­tre de lui-même et son des­tin, fabri­cant de ses pro­pres recom­po­si­tions, choi­sis­sant non plus seule­ment son orien­ta­tion sexuel­le mais son gen­re (« si je veux être hom­me bien que né fem­me, c’est mon choix »), tout ce qui parait consti­tuer l’unité humai­ne est nié ou déva­lué. Etre un ani­mal poli­ti­que ? Issu d’un peu­ple et d’une cultu­re ? Tout cela est nié. Nous som­mes tous « égaux ». Cer­tes. Il est impos­si­ble de hié­rar­chi­ser les hom­mes et les cultu­res et de dire qu’un Tas­ma­nien ou un Turc vaut plus, ou moins, qu’un Fran­çais. Mais, en lan­ga­ge post­mo­der­ne, cela veut dire : « Nous som­mes tous pareils ». Tous iden­ti­ques. L’homme relè­ve désor­mais d’un gen­re neu­tre. Sans sexe ni race ni eth­nie ni cultu­re. La mar­che vers la sup­pres­sion de la cultu­re géné­ra­le dans les gran­des éco­les est très carac­té­ris­ti­que. Il s’agit de nier que la contex­tua­li­sa­tion cultu­rel­le infor­me même les choix tech­ni­ques. Il s’agit de nier que l’on accè­de à une cultu­re uni­ver­sel­le par les cultu­res par­ti­cu­liè­res.

Multitudes et masses

Si aucu­ne cultu­re ne peut plus être cen­tra­le, on valo­ri­se néan­moins les mar­ges cultu­rel­les. Mar­gi­naux, immi­grés, sans papiers, « migrants » : ce sont eux qui sont dans le vrai car ils sont hors nor­mes. Tant qu’ils le res­tent, ils seront valo­ri­sés. « Mul­ti­tu­des et mas­ses infor­mes, sur­tout, res­tez le ! » L’important, dans la logi­que de l’idéologie domi­nan­te, c’est de dis­cré­di­ter tout pro­jet poli­ti­que. C’est d’empêcher tou­te cris­tal­li­sa­tion. C’est d’être un obs­ta­cle à tou­te soli­di­fi­ca­tion poli­ti­que et humai­ne. C’est de main­te­nir tou­te sub­stan­ce en état liqui­de, gazeux, infor­me. Les com­mu­nau­tés ? Très bien, du moment qu’elles sont éphé­mè­res. La poli­ti­que ? Très bien, du moment que c’est une fla­sh mob pour récla­mer la gra­tui­té d’un concert de rap ou la pié­to­ni­sa­tion de 2 km de ber­ge de Sei­ne. Du moment que cela n’engage à rien, tout est per­mis. Sur­en­ché­rir sur l’insignifiance est même encou­ra­gé.

L’indifférenciation est par­tout pro­mue : « Le talent n’a pas de cou­leur, pas de gen­re, pas d’origine », cla­me une fon­da­tion par­mi d’autres, tou­tes pour « la diver­si­té », car cet­te diver­si­té sup­po­sée est l’idéologie du Capi­tal. Au nom de l’antiracisme, les ori­gi­nes, les cultu­res, eth­nies et races non euro­péen­nes sont seules valo­ri­sées, mani­fes­tant ain­si une obses­sion racia­le à l’envers. Le droit à tous les droits est deman­dé pour tous, anciens issus de cen­tai­nes de géné­ra­tions de Fran­çais com­me tous nou­veaux dans la « patrie de droits de l’homme » (sans qua­li­tés). Tout ceci abou­tit à ce qu’avait déjà vu un per­son­na­ge de Dos­toïevs­ki : « On part de la liber­té illi­mi­tée pour abou­tir au des­po­tis­me illi­mi­té » (Les Pos­sé­dés, 1871).

Mais l’essentiel est ailleurs. A quoi sert l’éloge des diver­si­tés appa­ren­tes, tel­les cel­les de la cou­leur de peau ? A cacher bien mal l’homogénéisation des idées. Le sys­tè­me veut fai­re des per­son­nes « issues de la diver­si­té » (je croyais que les ori­gi­nes ne comp­taient pour rien, et voi­là qu’elles sont impor­tan­tes) de bons fonc­tion­nai­res de la méga­ma­chi­ne capi­ta­lis­te. Ils n’ont pas d’idées sauf le « refus de l’exclusion », ils ne com­pren­nent rien à l’histoire sauf le rap­pel des « heu­res les plus som­bres de notre his­toi­re ». For­mu­le pra­ti­que quand l’on s’adresse à des gens qui ne com­pren­nent rien à l’histoire, et tout a été fait pour qu’ils n’y com­pren­nent rien par une vas­te entre­pri­se de décé­ré­bra­tion men­ta­le.

Les naïfs, les incul­tes et les empê­trés dans la « mora­li­ne » (17) sont les der­niers hom­mes. C’est « le bon­hom­me en kit qui ne bai­se qu’avec sa capo­te, qui res­pec­te tou­tes les mino­ri­tés, qui réprou­ve le tra­vail au noir, la dou­ble vie, l’évasion fis­ca­le, les dis­jonc­ta­ges salu­tai­res, qui trou­ve la por­no­gra­phie moins exci­tan­te que la ten­dres­se, qui ne peut plus juger un livre ou un film que pour ce qu’il n’est pas, par défi­ni­tion, c’est-à-dire un mani­fes­te (…) C’est l’ère du vide, mais juri­di­que, la bac­cha­na­le des trous sans fond » (18).

De l’assimilation à la « société inclusive »

Cet­te ère du vide est aus­si l’ère de l’immigration de mas­se par appel d’air. Puis­que nous ne som­mes rien, puis­que nous n’imposons rien, pour­quoi ne pas venir chez nous sans fai­re le moin­dre effort ? « Venez com­me vous êtes » : c’est le slo­gan d’une gran­de chai­ne de fast-food. C’est aus­si la poli­ti­que d’immigration menée par nos gou­ver­ne­ments depuis plu­sieurs décen­nies. « La Fran­ce a aban­don­né le concept d’assimilation, jugé trop uni­la­té­ral, elle lui a pré­fé­ré le para­dig­me plus ouvert de l’intégration, mais cel­le-ci ne fonc­tion­ne plus, au point même que cer­tains lui sub­sti­tuent l’idée de socié­té inclu­si­ve. Com­me si c’était en ne deman­dant plus rien à nos hôtes que nous réus­si­rions à éta­blir avec eux un modus viven­di et que le “vivre ensem­ble” retrou­ve­rait son har­mo­nie per­due. Ces replis suc­ces­sifs témoi­gnent de l’extrême dif­fi­cul­té de fai­re coha­bi­ter, à l’intérieur d’une même com­mu­nau­té, des peu­ples qui ne par­ta­gent pas les mêmes prin­ci­pes, ni les mêmes tra­di­tions, ni le même idéal », écrit Alain Fin­kiel­kraut (19).

Pour­tant, si le der­nier livre auquel tra­vaillait Albert Camus s’appelle Le pre­mier hom­me, c’est qu’un recom­men­ce­ment est ima­gi­na­ble. Se sou­ve­nir, c’est ima­gi­ner une sui­te et un retour.

Il faut ima­gi­ner ce pre­mier hom­me qui est un nou­vel hom­me et, plus enco­re, qui sera à nou­veau un hom­me. Cet hom­me enfin reve­nu dans le pays des hom­mes, il ne peut être de nul­le part. Il met l’œuvre avant l’espérance, com­me le recom­man­dait Alain (20). Il recher­che ce qui est néces­sai­re avant d’en cher­cher les condi­tions de pos­si­bi­li­té.

Saint-Exu­pé­ry expli­quait qu’il faut vivre « pour une cho­se pro­fon­dé­ment et pour mil­le autres suf­fi­sam­ment ». L’aliénation par la rai­son tech­ni­que et mar­chan­de va de pair avec la fin de la liber­té de nos peu­ples. C’est cel­le-ci qu’il faut ten­ter de sau­ver. Saint-Exu­pé­ry disait enco­re : « On ne peut être à la fois res­pon­sa­ble et déses­pé­ré ».

Pier­re Le Vigan

Der­nier ouvra­ge de Pier­re Le Vigan : Sou­dain la post­mo­der­ni­té, éd La bar­que d’or, labarquedor@gmail.com, mai 2015, 250 p., 20 €. A com­man­der auprès de notre par­te­nai­re Euro­pa Dif­fu­sion : www.europa-diffusion.com

Notes

  1. Et même à par­tir de Des­car­tes qui déduit tout le réel de l’existence de Dieu, mais met au cen­tre de la connais­san­ce de Dieu, et du res­te, la volon­té. Or il s’agit bien sûr de la volon­té de l’homme.
  2. Le désir s’appuie sur la volon­té (je veux tel­le cho­se et je veux m’en don­ner les moyens), la pul­sion sup­po­se au contrai­re l’annulation de la volon­té (je suis pri­son­nier de ma pul­sion).
  3. Ain­si par­lait Zara­thous­tra, pro­lo­gue.
  4. Fon­de­ments de la méta­phy­si­que des mœurs, 1785 ; Cri­ti­que de la rai­son pra­ti­que, 1788.
  5. Gün­ther Anders est un des pre­miers à avoir atti­ré l’attention sur la dimen­sion phi­lo­so­phi­que et anthro­po­lo­gi­que de l’œuvre de Kaf­ka, et ce en 1934. G. Anders note : « Kaf­ka détra­que l’aspect appa­rem­ment nor­mal de notre mon­de détra­qué».
  6. Livre paro­dié avec brio avec La pre­miè­re gor­gée de sper­me de Fel­la­cia Des­sert, 1998.
  7. « La fin de la poli­ti­que [son but] sera le bien pro­pre­ment humain» écrit Aris­to­te.
  8. Chris­tian Com­baz, Le Figa­ro­vox, 19 sep­tem­bre 2014.
  9. Si près, Gali­lée, 2007.
  10. Pur objet de l’entendement rele­vant de l’intuition non sen­si­ble. Le nou­mè­ne est l’autre du phé­no­mè­ne, ce der­nier étant la réa­li­té pour soi.
  11. Pla­ton, Répu­bli­que, livre VII. Il s’agit plus d’une allé­go­rie que d’un mythe au demeu­rant.
  12. Bien ana­ly­sé notam­ment par Char­les Tay­lor, Les sour­ces du moi. La for­ma­tion de l’identité moder­ne, Seuil, 1998.
  13. L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxiè­me révo­lu­tion indus­triel­le, 1956.
  14. Michel Fou­cault peut et doit être sou­mis à la cri­que mais sans le cari­ca­tu­rer. Il ne plai­de pas pour la dis­pa­ri­tion de l’homme mais consta­te que la rai­son ana­ly­ti­que, pous­sée à l’extrême, tend à fai­re dis­pa­raî­tre l’homme.
  15. Le titre évo­que bien sûr Aris­to­te.
  16. Le chœur.
  17. A écou­ter : Jean-Char­les Dar­mon, « La ‘mora­li­ne’ et les mora­lis­tes »
  18. Phi­lip­pe Muray, « L’envie de pénal» in Essais, Bel­les Let­tres, 2010.
  19. L’Express, 7 octo­bre 2015. Fin­kiel­kraut écrit aus­si que « contrai­re­ment à ce que récla­me Mari­ne Le Pen, il faut coû­te que coû­te main­te­nir vivant le droit d’asile». Je ne sais si c’est ce que récla­me Mari­ne Le Pen, que je n’ai pas sui­vi d’aussi près qu’Alain Fin­kiel­kraut dans ses pro­pos. Il me paraît évi­dent que l’on ne peut main­te­nir un droit qui s’impose à nous sans pos­si­bi­li­té de choi­sir qui on accueille. Il est non moins évi­dent qu’il faut main­te­nir un droit de sol­li­ci­ter l’asile. Dont la répon­se pour­rait être néga­ti­ve, et sur­tout sui­vi d’effets, c’est-à-dire d’une expul­sion, ce qui n’est pas le cas sauf de maniè­re anec­do­ti­que aujourd’hui.
  20. Pro­pos sur le bon­heur, 1928. « La foi est la pre­miè­re ver­tu, et l’espérance n’est que la secon­de ; car il faut com­men­cer sans aucu­ne espé­ran­ce, et l’espérance vient de l’accroissement et du pro­grès [de l’œuvre entre­pri­se] ».

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