« Al-Andalus, l’invention d’un mythe », de Serafin Fanjul

« Al-Andalus, l’invention d’un mythe », de Serafin Fanjul

« Al-Andalus, l’invention d’un mythe », de Serafin Fanjul

Par Camille Galic, journaliste, essayiste ♦ Certes, le livre* est énorme, d’apparence austère, parfois touffu et alourdi d’un considérable appareil de notes mais son auteur, historien, islamologue et arabisant, membre de l’Académie royale, est l’un des universitaires les plus titrés et les plus respectés d’Espagne. Comment expliquer, sinon par l’inféodation de notre pays à la pensée unique, que son étude définitive, parue en 2000 à Madrid, ait dû attendre dix-sept ans pour être publiée en France, non par une grosse maison mais par un « petit » éditeur ? Pourtant, ce livre n’était pas inconnu puisque Arnaud Imatz, qui préface – excellemment – l’édition française, avait signé un long entretien avec Serafin Fanjul dans la Nouvelle Revue d’histoire alors dirigée par Dominique Venner, entretien dont l’intégralité parut dans Polémia le 8 septembre 2012.


Al-Andalus, justification du « vivre-ensemble »

Mais voi­là, pour jus­ti­fier le dogme actuel du « vivre-ensemble » avec des occu­pants arri­vés, non pas le cime­terre, mais la valise à la main, il faut abso­lu­ment pré­ser­ver le mythe d’un idyl­lique Al-Anda­lus poly­eth­nique et mul­ti­re­li­gieux, exal­té dans maints col­loques uni­ver­si­taires. Or, la « réa­li­té his­to­rique de l’Espagne des trois cultures » – chré­tienne, juive et musul­mane – que, docu­ments d’époque à l’appui et fort de lustres de tra­vaux appro­fon­dis sur la ques­tion, pré­sente Sera­fin Fan­jul, est fort éloi­gnée de cet Eden du métis­sage racial et cultu­rel.

D’une part, les chré­tiens qui refu­saient la conver­sion à l’islam n’étaient pas trai­tés sur un pied d’égalité par les enva­his­seurs musul­mans mais, au mieux, pres­su­rés d’impôts et acca­blés de bri­mades, au pis, per­sé­cu­tés et mas­sa­crés.

D’autre part, ceux des enva­his­seurs qui se lais­saient fina­le­ment ten­ter par les cultures indi­gènes et donc his­pa­ni­ser étaient sys­té­ma­ti­que­ment sup­plan­tés, détrô­nés et eux aus­si mas­sa­crés, par des tri­bus plus rigo­ristes fran­chis­sant le détroit du Dje­bel Tarek (Gibral­tar) pour mettre un terme à cette dégé­né­res­cence dans les délices de Capoue qu’étaient la musique ou la poé­sie pro­fane. Ain­si finirent les der­niers des Almo­ra­vides, vain­cus par les Almo­hades fana­tiques… eux-mêmes ren­ver­sés ensuite par les Méri­nides.

Qu’ont apporté les « Arabes » ?

Enfin, si les « Arabes » (en fait, pour l’essentiel, des Ber­bères ara­bi­sés) lais­sèrent en effet des tré­sors dans le sud de l’Espagne, ces mos­quées et palais somp­tueux, pour la plu­part édi­fiés par des Espa­gnols ou des esclaves euro­péens raz­ziés, virent le jour dans des zones béné­fi­ciant d’une solide tra­di­tion archi­tec­tu­rale romaine puis wisi­go­thique – constante que l’on retrouve d’ailleurs dans toute l’aire d’expansion maho­mé­tane où l’ « art isla­mique » tant célé­bré a pros­pé­ré sur le ter­reau grec, égyp­tien, perse ou byzan­tin. Le fameux Sinan, archi­tecte au XVIe siècle des plus fameuses mos­quées de Tur­quie, n’était-il pas un Gré­co-Armé­nien de Cap­pa­doce, enle­vé à sa famille par le sys­tème du « devşirme » – enrô­le­ment for­cé de jeunes gar­çons chré­tiens, conver­tis à l’islam et ver­sés dans l’armée – et s’étant illus­tré comme ingé­nieur mili­taire avant que Soli­man le Magni­fique, éton­né par ses dons, ne l’envoie, si l’on en croit André Clot, bio­graphe du sul­tan (éd. Fayard, 1992), étu­dier l’architecture à Vienne ? Et il en va de même pour l’art d’Hippocrate, Sera­fin Fan­jul mon­trant que la célèbre école médi­cale d’Al-Andalus devait moins aux mara­bouts du Haut-Atlas qu’au Grec Galien, que le Moyen Age ne connais­sait pas seule­ment par les tra­duc­tions arabes.

Car, avant Syl­vain Gou­gen­heim, qui scan­da­li­sa la bien-pen­sance avec son Aris­tote au Mont Saint-Michel/Les racines grecques de l’Europe chré­tienne (Le Seuil, 2008) et Guy Rachet auteur de Les Racines de notre Europe sont-elles chré­tiennes et musul­manes ? (Ed. Jean Picol­lec, 2011), Sera­fin Fan­jul fai­sait déjà litière des théo­ries com­plai­santes sur le rôle pri­mor­dial qu’auraient joué les Arabes dans la trans­mis­sion de la lit­té­ra­ture et de la pen­sée scien­ti­fique de la Grèce clas­sique. Rôle tenu en réa­li­té par les monas­tères.

Un nouveau mythe : la liberté des chrétiens d’Orient

C’est dire com­bien la lec­ture de son livre est néces­saire à l’heure où l’on est prié de s’émerveiller devant l’exposition « Les Chré­tiens d’Orient » orga­ni­sée à l’Institut du Monde arabe que pré­side l’ancien ministre socia­liste Jack Lang, grand pas­seur de « mythes » devant l’Eternel. Car en expo­sant des chefs d’œuvre – en effet remar­quables, et qui méritent la visite – de l’art chré­tien en terre d’islam, l’IMA nous refait le coup d’Al-Andalus : voyez com­ment, au Proche et au Moyen-Orient, les Evan­giles coha­bi­taient har­mo­nieu­se­ment avec le Coran sous l’œil bien­veillant de leurs suze­rains musul­mans ! Voyez com­bien les artistes chré­tiens, y com­pris les moines, étaient libres, et com­ment ils pou­vaient en toute impu­ni­té glo­ri­fier Jésus et la Vierge ! Il leur suf­fi­sait d’accepter leur sta­tut de Dhim­mi : un sytème qui, contrai­re­ment à ce que croient les esprits vul­gaires, est, nous explique-t-on, pro­tec­teur et non pas coer­ci­tif et ségré­ga­tion­niste.

Expo­si­tion ou bour­rage de crânes pré­pa­ra­toire au Grand Rem­pla­ce­ment ? Contre cette lobo­to­mi­sa­tion ram­pante, il est un anti­dote : Al-Anda­lus, l’invention d’un mythe – un mythe qui, pour notre plus grande honte, dut beau­coup, assure le pro­fes­seur Fan­jul, à Théo­phile Gau­tier, Pros­per Méri­mée et autres lit­té­ra­teurs fran­çais du XIXe siècle. Aveugles à la beau­té aus­tère mais sans doute trop « euro­péenne » de Ségo­vie ou de Bur­gos mais fous d’exotisme, ils se pâmaient devant la Giral­da ou l’Alhambra et tiraient de cette luxu­riance une consi­dé­ra­tion exa­gé­rée pour la conquête arabe, et donc un rejet tout aus­si outran­cier de la Recon­quis­ta par les Rois très catho­liques. Déci­dé­ment, rien de nou­veau sous le soleil !

Camille Galic
Source : Polé­mia

Note :

*Sera­fin Fan­jul, Al-Anda­lus, l’invention d’un mythe, L’Artilleur édi­teur novembre 2017, tra­duc­tion de Nico­las Klein avec la col­la­bo­ra­tion de Lau­ra Mar­ti­nez, 700 pages plus index.

Illus­tra­tion : Le cali­fat de Cor­doue au temps d’Abd-al-Rahman III (Xème siècle). Abd al-Rah­man III reçoit des ambas­sa­deurs, tableau du peintre Dio­ni­sio Baixe­ras Ver­da­guer (1885). Source : Wiki­me­dia (cc)